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Eléonore Lépinard, professeure associée en études genre, sociologue et actuelle directrice de l’Institut des sciences sociales de l’Unil.
© Lea Kloos

Portrait 

Eléonore Lépinard, sortir le féminisme de sa tour d’ivoire

La professeure associée en études genre, sociologue et actuelle directrice de l’Institut des sciences sociales de l’Unil veut rendre la lutte pour l’égalité des genres la plus audible possible, bien au-delà des salles de classe et des salons feutrés

Pour ses 20 ans, Le Temps met l’accent sur sept causes. Après le journalisme, notre thème du mois porte sur l’égalité hommes-femmes. Ces prochaines semaines, nous allons explorer les voies à emprunter, nous inspirer de modèles en vigueur à l’étranger, déconstruire les mythes et chercher les éventuelles réponses technologiques à cette question.

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Les gens qui, assis en terrasse un soir de douceur devant leur verre de sirop framboise, expriment avec un tel enthousiasme leur amour pour la sociologie en général et pour Bourdieu en particulier sont relativement rares. Eléonore Lépinard place la barre haut. «Bourdieu… c’était une réponse sociologique à mon anxiété existentielle! Avec Bourdieu, j’ai enfin pu mettre des mots sur les privilèges de classe qui m’ont toujours dérangée».

Il n’y a pas d’âge pour s’indigner. Avant de devenir une professeure révoltée par les inégalités de genres, Eléonore Lépinard était une enfant consciente des inégalités sociales. «J’ai grandi au sein de la bourgeoisie de l’ouest de la France, à Angers. Comme j’étais scolarisée dans le public, les différences de milieux sociaux entre mes camarades et moi me sont apparues comme évidentes. Les enfants comparent tout.»

Son père, chirurgien, et sa mère, gynécologue, ont beau y appartenir, ils ne participent pas à la vie de la bourgeoisie locale. «L’Anjou est un terroir très catholique, conservateur, mais mes parents s’inscrivaient en rupture avec leur milieu: enfants, on ne nous a jamais incités à nous intéresser à la religion, ma mère était déterminée à poursuivre sa carrière, et à nous pousser à aller le plus loin possible.»

Une salle de classe redécorée, avec des femmes

C’est en classe préparatoire, juste après son bac, que Bourdieu tombe entre ses mains, donnant une nouvelle dimension aux rapports sociaux et au sens de sa vie. Elle a 17 ans. Eléonore Lépinard réalise à cette même époque que seuls des auteurs masculins sont enseignés au programme. Lassée de croiser tous les matins le regard de six hommes philosophes dont les portraits sont accrochés au-dessus du tableau noir, elle va chercher un soir les portraits de Simone de Beauvoir et Hannah Arendt dans Philosophie Magazine pour corriger le tir.

Les inégalités entre hommes et femmes ont tellement d’implications sociales, politiques: il est difficile d’y être indifférent, elles font forcément écho a une expérience personnelle

D’année en année, elle prolonge ses études, à Nantes puis à Paris, sans jamais se projeter dans une carrière académique. «C’est encore un privilège de classe, cette distance à la nécessité. Je ne réfléchissais même pas aux débouchés.»

Le féminisme a toujours été là sans vraiment crier son nom. Tapis dans l’ombre du cabinet de sa mère, bosseuse ambitieuse qui prescrivait des avortements thérapeuthiques à ses patientes, et dans celle des salles de classe, où la misogynie de certains professeurs l’exaspérait. «Mais c’est à 22 ans, à l’Ecole normale supérieure, que j’ai découvert les gender studies à l’américaine», un champ de recherche développé à partir des années 1970 dédié à l’étude des rapports sociaux entre les sexes. «Les inégalités entre hommes et femmes ont tellement d’implications sociales, politiques: il est difficile d’y être indifférent, elles font forcément écho à une expérience personnelle.»

Un an plus tard, elle participe au lancement d’un collectif féministe dans les murs de l’Ecole normale – toujours actif aujourd’hui. «A l’époque on n’avait pas internet, pas Amazon. On photocopiait religieusement le seul exemplaire du livre Gender Trouble de Judith Butler que l’une d’entre nous possédait. Dans mon cas, comme pour beaucoup de femmes de ma génération, c’est par les études que le militantisme s’est affirmé, et non l’inverse.»

Une approche holistique

Le credo de la quadragénaire: lutter pour l’égalité hommes-femmes sans minimiser les discriminations envers d’autres groupes sociaux. «Je me méfie d’un féminisme qui pense les inégalités de genre comme prioritaires, en reléguant à de meilleurs lendemains la lutte contre les inégalités raciales, sexuelles, etc. C’est ce que font les militantes pour la parité en France en défendant l’idée que seules les femmes seraient légitimes à demander des quotas en politique.»

Après sa thèse sur la parité en politique en France, elle s’installe et enseigne à Montreal. Mais les difficultés logistiques la rattrapent avec deux enfants et un conjoint enseignant à Chicago. Une opportunité se présente à Lausanne, elle saute dessus. Après quatre ans à l’Unil, Eléonore Lépinard mesure sa chance d’enseigner aux côtés de collègues exceptionnels, même si le conservatisme du pays fait faire le grand écart à ses paupières. «J’ai l’impression que les jeunes femmes tendent à moins se projeter dans leur carrière ici. Quand j’explique en cours que la parentalité impacte fortement la vie professionnelle des femmes, je suis étonnée que mes étudiantes soient étonnées: les effets des politiques sociales sont évidents».

Les voix, de plus en plus fortes, qui s’élèvent de Los Angeles à Berne pour exiger la fin du patriarcat ont selon elle une portée à la fois cruciale et relative. «Je suis contente de voir ça de mon vivant! Je salue le travail énorme accompli par certains médias, notamment le New York Times, qui tient une ligne éditoriale très claire et dont l’impact sur l’opinion est énorme. Le Temps participe lui aussi à ce mouvement avec de bons éditos ces derniers mois, en mettant en avant L’affaire Buttet ou l’arrivée de Franco Moretti – ce professeur de Standford auquel l’EPFL a fait un pont en or alors qu’il est accusé de viol.»

Lire aussi: L’affaire Weinstein et ses suites

Mais il reste tant à faire. Aujourd’hui, deux points lui tiennent particulièrement à cœur. «D’une part, il faut que les chercheurs en sciences sociales sortent de l’entre-soi académique. D’autre part, le féminisme doit réfléchir sur ses propres points aveugles, en particulier au sujet de l’islamophobie.» Le soleil a disparu, elle enfile son manteau et remonte ses manches.


Trois femmes inspirantes:

Judith Butler 
Philosophe, auteure notamment de Trouble dans le genre

Christiane Taubira 
Une femme politique courageuse, militante antiraciste et féministe

Toutes celles qui ont participé au mouvement «#Metoo» 
Car on est plus fort.e.s collectivement

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