Religions

Elie Barnavi: «L’Europe est une mosaïque des religions. Elle doit réussir à les faire coexister»

L’exposition «Dieu(x), modes d’emploi» présente à Palexpo un tour d’horizon des religions. Son concepteur en explique la mission et dessine le contour des pratiques religieuses d’aujourd’hui

On aurait pu l’appeler «Guide ultime de la chose divine». Ou «Les cultes pour les nuls». Tout juste inaugurée à la Halle 7 de Palexpo, l’exposition Dieu(x), modes d’emploi propose un tour d’horizon, visuel et pédagogique, des pratiques religieuses contemporaines. Judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme, hindouisme ou encore taoïsme sont explorés à travers des objets, des œuvres d’art et même une pièce de théâtre.

Découvrir notre critique de l'exposition: «Dieu(x), modes d'emploi»: un pèlerinage au cœur de la foi

Professeur d’histoire de l’Occident moderne à l’Université de Tel-Aviv, Elie Barnavi a présidé le comité scientifique de l’exposition, née en 2006 à Bruxelles. Il revient sur la mission de ce grand assemblage et sur l’avenir de la foi, entre laïcité et ignorance.

Le Temps: Vous avez conçu une exposition qui parle de religion, mais pas de théologie ni d’histoire. Pourquoi?

Elie Barnavi: Nous ne voulions pas faire un cours savant – d’ailleurs, pour parler intelligemment de théologie et d’histoire, il faudrait plusieurs traités épais! Nous souhaitions plutôt aider les visiteurs à mieux comprendre le phénomène que l’on vit depuis quelques années, alors qu’on le croyait éteint: un retour massif de la religion. Nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de montrer comment ça fonctionne, quels sont les ressorts de la pratique religieuse aujourd’hui, à travers un parcours résolument contemporain. On pourrait dire que c’est une approche anthropologique.

Comment montrer quelque chose qui est par définition spirituel?

La religion est avant tout un phénomène social, une pratique collective avec ses rituels, qui sont toujours matériels. Outre les prières, il y a donc beaucoup à voir! Par ailleurs, on constate que le besoin de divinité est universel, immémorial et que dans toutes les religions, on entre par les mêmes portes: les divinités, les rites de passage… Notre parcours décline donc ces entrées universelles. Beaucoup de visiteurs sont surpris de découvrir à quel point leur culte ressemble aux autres. C’était d’ailleurs une volonté politique de notre part – pas au sens partisan du terme, mais au sens du vivre-ensemble: si on sait ce que fait son voisin, on est sans doute moins enclin à vouloir l’ignorer ou le combattre.

L’exposition part donc du postulat que le religieux fait un retour en force. Pourtant, tout le monde dit que la foi se meurt…

Ça dépend de qui on parle. Je suis du même avis que le philosophe Marcel Gauchet: dans l’ensemble, la marche de l’histoire occidentale est celle d’une sortie progressive de la religion depuis la Renaissance, avec une sécularisation accélérée à partir du XVIIIe siècle. L’ignorance à ce sujet y est abyssale. Le nombre de regards ébahis qu’on me lance quand je mentionne que Jésus était juif!

Mais l’Européen n’a pas réalisé que le reste du monde ne va pas dans cette direction, bien au contraire. Avec l’immigration, l’Europe, où aucune religion n’est née et qui s’en désintéresse, accueille parallèlement toutes les confessions aujourd’hui. Et cette rencontre est souvent malaisée, cause de l’angoisse, qui peut être exprimée sous forme de violence.

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Vous proposez donc un genre de cours de rattrapage?

Surtout une manière de titiller la curiosité des gens, en pariant que ce premier contact leur donne envie d’aller plus loin. Parce qu’ils n’auront pas eu cette occasion avant. Pour cette raison, je suis un grand partisan de l’apprentissage du fait religieux à l’école. Parce que la religion est le fondement de cette civilisation. Si vous n’avez aucune idée de ce qu’est le christianisme ou le judaïsme, vous ne saurez pas en lire la grammaire – comprendre une bonne partie des œuvres littéraires et artistiques, ce qu’est une cathédrale… Mais il faut l’enseigner intelligemment, c’est-à-dire avec une perspective laïque, comme nous l’avons fait dans l’exposition.

En Europe, plus personne ne va à l’église et, pourtant, on pleure quand Notre-Dame brûle...

Cet attachement existe. Des gens visitent des églises, les gens s’y marient parce que c’est beau et que toute société a besoin de rituels, de lieux de rassemblement. Mais les statistiques sont cruelles, elles montrent une diminution claire des pratiques religieuses et je ne vois pas ce qui pourrait l’inverser. Les églises occidentales sont vides, désaffectées ou transformées en clubs, en appartements… L’Europe est déchristianisée mais, en revanche, elle s’est islamisée.

Un discours largement récupéré par l’extrême droite, qui dénonce volontiers l’islamisation menaçante de notre culture…

C’est le fantasme du grand remplacement: une théorie à la fois moralement condamnable et intellectuellement absurde. Il y a environ 10% de musulmans en Europe, dont la plupart sont des populations plutôt pauvres et mal intégrées… Ce n’est pas elles qui vont conquérir le continent! Oui, évidemment, il y a des tensions. Mais la réalité est que les musulmans sont là pour rester, et la plupart veulent s’intégrer. Faisons en sorte d’y parvenir le plus harmonieusement possible, plutôt que de laisser cette crispation détruire le lien social.

L’Europe est donc destinée à devenir un pot-pourri religieux?

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y aura plus jamais d’Europe chrétienne au sens où on l’entendait au XVIIIe siècle. On peut parler de pot-pourri, de puzzle ou de creuset… L’Europe est riche, ce qui continuera d’attirer, et l’on y viendra en emportant sa foi. En tant que mosaïque de toutes les religions du monde, l’Europe doit trouver le moyen de faire coexister ces gens en bonne intelligence. Cela peut devenir une vraie richesse.

Vous êtes un spécialiste des guerres de religion au XVIe siècle. En 2019, on se bat toujours pour défendre ses dieux?

Les religions chrétiennes se sont largement pacifiées, mais l’islam radical reste une source de conflits graves. La pièce de théâtre présentée dans l’exposition aborde justement la question de la violence religieuse, et comment elle naît du mélange entre religion et politique. Par définition, la religion est du domaine de l’absolu: la volonté de Dieu ne permet aucun compromis, contrairement à celle des hommes. Le conflit palestinien, par exemple, ne pourra jamais être réglé s’il est teinté de religieux, comme c’est de plus en plus le cas. Il faut maintenir une séparation claire entre les deux, grâce au principe légal de laïcité, comme celui qu’a récemment adopté Genève.

On dit souvent que les religions doivent absolument se renouveler, s’adapter pour correspondre davantage aux visions des jeunes générations. Un enjeu décisif à votre avis?

Au sein de la religion dont je suis issu, le judaïsme, on a affaire à un «establishment» rabbinique fermé sur lui-même, qu’il faudrait à mon sens éliminer complètement ou contraindre à s’ouvrir. Mais, même s’il reste beaucoup à faire – au niveau du célibat des prêtres ou de l’attitude vis-à-vis des homosexuels –, je trouve que l’Eglise chrétienne a au contraire su s’ouvrir. Le pape François fait de son mieux en composant avec des résistances évidentes. Car l’Eglise est aussi un pouvoir complexe, avec ses partis, ses luttes d’influences, ses idéologies…

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En fait, je constate que l’Eglise est en perte de vitesse en Occident mais qu’elle s’en porte plutôt bien. Elle se mue en un genre de club de volontaires, où se rendent ceux qui veulent croire, mais plus personne n’oblige à croire. Ce développement me semble très positif. J’aimerais beaucoup que l’islam, entre autres, puisse suivre cette voie-là.

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