Portrait

Elisa Shua Dusapin, une fleur à New York

L’auteure de «Hiver à Sokcho» passe six mois à Manhattan en résidence d’artiste. Une ville qui la fascine et l’effraie à la fois. Rencontre dans «son» quartier du Lower East Side

«Désolé, c’est fermé.» Le petit bistrot choisi par Elisa Shua Dusapin, dans sa rue de New York, dans le Lower East Side, était ouvert, nous y sommes entrées, avons choisi une table, mais on nous a vite fait comprendre qu’il fallait s’en aller. Pas grave. Nous filons vers son appartement. Ou plutôt montons dans la résidence pour artiste gérée par les cantons du Jura, de Genève, Vaud et Thurgovie qu’elle occupe pendant six mois, jusqu’en décembre. L’auteure d’Hiver à Sokcho*, très volubile, sert un thé. Et continue de parler. Sans s’arrêter.

Elle n’avait pas spécialement rêvé de New York, elle qui est plutôt campagnarde. Mais l’occasion était trop belle, alors qu’elle est en pleine rédaction de son nouveau roman, de se retrouver dans un univers nouveau pour s’y faire un cocon. La solitude, qu’elle chérit pourtant, lui pèse parfois. Pas toujours évident quand on est une «éponge à émotions» dans une telle ville de n’avoir personne, en chair et en os, avec qui les partager. Elle se sent aussi parfois «recluse» dans son travail d’écriture, avouant volontiers des «phases d’euphorie et de dépression totale, en dents de scie».

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Après le succès de son premier roman, une belle histoire d’attirance dans une station balnéaire coréenne en hiver, la gestation du deuxième n’est pas des plus simples. Elisa Shua Dusapin, l’aînée de quatre sœurs, du haut de ses 24 ans, est très exigeante envers elle-même. «Je me rends compte que je dois aller beaucoup plus loin. Dans mon premier roman, je n’ai pas su bien exprimer tout ce que je voulais dire. Je l’ai écrit dans une phase où je n’étais pas bien physiquement, en proie à des angoisses.»

Dans un monde de fleurs, elle serait un hibiscus. Une fleur délicate et mystérieuse, qui s’épanouit le matin et peut se froisser et tomber au crépuscule, pour renaître le lendemain. Pas n’importe quel hibiscus. Elle serait une mugunghwa, la fleur nationale de la Corée du Sud, pays de sa mère. Un pays où la fleur est symbole de la persévérance.

Insomnies

Elisa Shua est surtout créative le matin. Elle se lève vers 4 ou 5 heures, écrit jusqu’au début de l’après-midi, et s’adonne ensuite à d’autres activités. Le soir, elle reprend l’écriture, en posant sur papier des idées qu’elle construira le lendemain. «Quand j’ai des insomnies, il m’arrive aussi d’écrire. Mais je sais très bien que je n’en garderai au final presque rien. Car ce sont des émotions personnelles qui sortent alors que dans un roman, il faut savoir se mettre au service de ses personnages.»

New York? Elle a su l’apprivoiser, autant attirée qu’apeurée par son côté bourdonnant, elle qui évite la foule et fuit les métros. Le Lower East Side, plus calme que le cœur de Manhattan, lui convient. «Je suis à deux pas de Chinatown, j’ai parfois le sentiment de retrouver ma Corée.» La mixité des cultures, les mélanges des origines de cette ville cosmopolite la fascinent. Cela fait écho dans son moi le plus intime. Car Elisa Shua ne cesse de s’interroger sur l’identité et l’origine, sur ce qui fait un individu. Questionnement permanent qui nourrit sa créativité. «J’ai vécu une partie de mon enfance dans le Jura, où l’identité est quelque chose de très fort. A l’école, je me sentais décalée. Et en Corée, pays où les étrangers sont peu nombreux, je me sens, en raison de ma double origine, de facto encore plus étrangère que les étrangers.»

«Je suis à deux pas de Chinatown, j’ai parfois le sentiment de retrouver ma Corée»

Ici, à New York, pour la première fois, dit-elle, elle a le sentiment de partager ce questionnement identitaire avec la plupart des gens. «Je me sens plus légère», lâche-t-elle, rayonnante. New York est une ville pleine de contrastes et de paradoxes. Comme elle, femme à la fois solaire et solitaire. Tout va très vite, les modes se créent et se défont. «Je sais que je vais y revenir», dit-elle déjà.

Mais New York n’imprégnera pas son nouveau roman, à un stade d’écriture déjà bien avancé. Elle aime séparer clairement son univers immédiat de celui de son écriture. Son roman sera très «suisse», articulé autour des symboles nationaux et de leur détournement. Mais beaucoup de choses l’inspirent dans la stimulante Grande Pomme. Elle éclate de rire. «Mes voisins d’en face, par exemple, n’ont pas de rideaux dans leur chambre à coucher et dans leur salle de bains. C’est amusant de les observer.»

Boîte de peinture

Sur le coin de la table, une boîte de peinture. Un talent caché en plus de ses autres activités d’écriture de scripts ou de comédienne? Elisa Shua rigole. «Je l’ai achetée dans un de mes moments de doutes et d’errements. Je peins et dessine des scènes de mon roman, cela me permet de prendre plus de recul d’avec mes personnages.»

Elle a quitté le foyer familial à 17 ans, se sentant un peu étouffer. Ses grands-parents coréens étaient très exigeants – «plusieurs membres de la famille ont obtenu de hauts postes dans les mondes politique et culturel» – et avaient de la peine à accepter son père, français. «J’avais besoin de me retrouver. Je devais chercher moi-même d’où je venais, en me distançant de mes sources les plus directes.» Depuis cet âge, elle n’est jamais restée plus de six mois au même endroit, dit-elle. «Et je pense que cela sera comme ça toute ma vie. Je ne me sens par ailleurs jamais autant suisse que quand je suis à l’étranger!»

Ce jour-là, il pleuvait sur Manhattan. Cela tombait plutôt bien: Elisa Shua Dusapin préfère la pluie au beau temps.


Profil

1992 Naissance en Corrèze, d’un père français et d’une mère coréenne.

2011 Baccalauréat à Porrentruy.

2014 Bachelor en écriture de l’Institut littéraire de Bienne.

2015 Assistante de la metteuse en scène Maya Bösch, joue dans Les Exilées d’Eschyle.

2016 Parution d’«Hiver à Sokcho» (Zoé) qui reçoit plusieurs prix. Nommée ambassadrice du Jura.

2017 Séjour à New York de juin à décembre. Lauréate de la bourse culturelle de la Fondation Leenaards. 

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