«Yang Tai Su.» Voilà le nom de code (littéralement: mouton-fœtus-extrait) que les Chinois donnent à la potion magique d’origine helvétique susceptible de retarder, voire de gommer, les méfaits du temps. «Il s’agit d’injections abdominales, intramusculaires dans la jambe ou le fessier, de cellules placentaires ou embryonnaires de mouton, décrit Junhua Xu, directeur de Swissna, une agence touristique de luxe basée à Zurich, notamment spécialisée dans la clientèle médicale chinoise. Ces piqûres ont pour vertu d’augmenter le tonus physique et mental, ainsi que de réparer les libidos défectueuses.»

L’intérêt asiatique pour ce type de traitement non conventionnel existe depuis plusieurs décennies. L’engouement semble aujourd’hui phénoménal. «Le potentiel commercial est un multiple à deux, voire à trois chiffres», assure Junhua Xu.

Suisse Tourisme fait état d’une progression générale de 117%, entre 2005 et 2011, de la clientèle chinoise. L’organisation faîtière table sur 2 millions de nuitées en 2022. Et de riches Asiatiques affluent dans le pays uniquement pour sa spécialité ovine. L’inauguration, le 7 mai dernier, d’une ligne aérienne directe entre Genève et Pékin devrait rapprocher encore davantage les cliniques romandes de cette patientèle.

Seul hic: contrairement à ce qu’indiquent certains prospectus distribués aux touristes chinois, les injections de cellules ovines fraîches ont été abandonnées en Suisse depuis plusieurs années, en raison de risques de transmission de virus de l’animal à l’homme et d’encéphalopathie spongiforme.

«Les formules aujourd’hui inoculées, soit des traitements individualisés et administrés sous l’entière responsabilité du médecin traitant, ne contiennent plus de mouton, mais parfois des extraits de cellules de porc lyophilisés, importés d’Allemagne», souligne Anne-Sylvie Fontannaz, pharmacienne cantonale vaudoise.

Ce qui n’empêche pas la demande pour ce type de séjour de croître. Peut-être par ignorance de cette zone grise. «J’accepte de vendre ces voyages, mais je n’en fais pas la promotion active. Car j’ignore si ces traitements sont véritablement fiables, médicalement parlant», signale, un brin embarrassée, une ­patronne d’agence de voyages spécialisée dans l’accueil de touristes ou de fonctionnaires chinois.

Alors, arnaque ou révélation thérapeutique? «Les perfusions animales, c’est cher, inutile et dangereux», résume Gregor Frei, directeur de Swiss Health. Cependant, l’agence faîtière de promotion du tourisme médical en Suisse travaille peu avec la Chine. «La seule question qui nous parvienne a trait à ces cures ovines, d’ailleurs illégales en Suisse, poursuit-il. Nous avons informé l’ambassade de Suisse à Pékin de la situation. Mais il semble que des cliniques, essentiellement sur le pourtour lémanique, continuent d’injecter des substances, dont on ne connaît pas toujours la nature, sous le label «fœtus de mouton.»

Swissna dispose de partenariats avec des cliniques helvétiques, principalement romandes. L’agence se targue de pouvoir acheminer chaque année en Suisse 200 à 300 clients richissimes, exclusivement intéressés par ces cures anti-âge d’un genre spécial.

Mais, bien qu’à la mode, le courtage d’injections ovines reste tabou chez certains concurrents. La Swiss International Health and Wellness Association par exemple, basée à Genève et qui propose jusqu’à 12 injections en trois jours dans un établissement lausannois, a renoncé à nous parler.

Selon la presse chinoise anglophone, 60% de cette patientèle éprise de cette thérapie à base de mouton est masculine, soit des hommes d’affaires âgés de 40 à 60 ans en moyenne. Les effets sur le système immunitaire et les organes internes sont censés durer environ deux ans. Après quoi, il faut penser aux piqûres de rappel. Mais aujourd’hui, ces cures alternatives ont évolué de l’injection à l’administration de comprimés ou autres décoctions orales – le traitement est ici soumis à la loi sur les denrées alimentaires, et ne dépend pas de la législation sur les médicaments – combinant parfois les deux méthodes.

C’est le cas à la Clinique La Prairie à Montreux-Clarens. «Nous avons amélioré nos techniques de revitalisation», résume son porte-parole, précisant que les soins injectés ne contiennent plus de mouton. Résultat, depuis 2007: à partir de 22 000 francs la semaine de cure – ailleurs, les prix peuvent tripler en fonction des intermédiaires –, les patients ont droit à un suivi 100% médicalisé, comprenant notamment l’absorption par la bouche de solutions ovines.

D’autres cliniques, en revanche, perpétuent la technique de l’inoculation de cellules animales dans les tissus humains. «La responsabilité et le contrôle de ces pratiques incombent aux cantons, précise un porte-parole de Swissmedic. Il existe des thérapies où l’on injecte des cellules de mouton, mais mortes.»

Parmi les établissements qui reviennent le plus souvent sur les sites spécialisés, nombreux sont ceux qui, comme Cellmed à Lausanne et à Vevey, sont restés injoignables. «Nous injectons des extraits d’organe. Il s’agit d’une formule revisitée, approuvée par les autorités», insiste pour sa part la clinique Biotonus à Montreux.

Autre exemple: la société Lab Dom à Genève, qui travaille avec la clinique anti-âge saint-galloise Paracelsus. Elle assure de son côté n’effectuer des traitements à base de mouton en Suisse que sous forme de compléments alimentaires. «Les injections sont opérées dans une de nos succursales en Malaisie», précise l’entreprise.

Le Dr Jean-Claude Mainguy, médecin-chef de la clinique BAAC du Montreux Palace, pratique l’injection en bordure du Léman. «Si le geste médical ne s’accompagne pas d’un planté de seringue, le patient chinois a l’impression de ne pas avoir été soigné», relève celui qui s’apprête à accueillir ces prochains jours un charter de Chinois, pour un baptême de cure de mouton. Le praticien insiste toutefois: «Nous utilisons des produits répertoriés, vendus en pharmacie. Par le passé, il y a eu trop de ratés, comme des allergies, et autres cas graves ayant, soupçonne-t-on, entraîné la mort.»

Résultat: certains préfèrent pour l’heure renoncer à ce business florissant. Comme La Colline à Genève, une clinique qui se veut très restrictive pour tout ce qui touche à l’anti-âge. «Nous nous abstenons de tout traitement avec des cellules souches. Nous n’entrons même pas dans la zone grise», précise son président et actionnaire, Paul Hökfelt.

Même son de cloche parmi la concurrence genevoise, même si certaines cliniques comme celle des Grangettes ont dernièrement développé leur gamme maison de produits cosmétiques. La niche anti-âge se veut ici plus classique, donc sans organe de mouton.

«Les formules ne contiennent plus de mouton, mais parfois du porc lyophilisé importé d’Allemagne»