«Vous savez comment sont certaines femmes», dit-il. La sienne, une jeune Thaïlandaise, a pris la fuite dès qu'elle a compris que son mari était définitivement ruiné. Aujourd'hui, le promoteur déchu Emile Freymond, 67 ans, ex-ami de l'ex-Banque Vaudoise de Crédit à qui l'on prêtait des millions les yeux quasi fermés, se retrouve seul. Seul mais fier. «Je ne suis pas une charge pour les services sociaux», précise-t-il. «Je vis avec mon AVS et je suis chauffeur de camions, je fais des livraisons. Je ne baisse pas les bras, je suis un travailleur.» Il ne veut pas en dire beaucoup plus à cause de son procès qui débute mardi devant le Tribunal correctionnel d'Aigle. Un procès dans lequel il comparaît aux côtés d'un associé, l'architecte Jean-Pierre Petit, pour abus de confiance qualifié et faux dans les titres. Ce jour, il l'attend avec un mélange d'appréhension et de soulagement parce que, selon lui, la vérité va enfin éclater – ses fautes, il les admet, mais il ne faut tout de même pas lui mettre toute la déconfiture de la Banque Vaudoise de Crédit sur le dos, explique-t-il.

En novembre 1993 pourtant, lors de l'effondrement de cette banque, le nom d'Emile Freymond apparaît en première ligne aux côtés d'autres personnalités dont les affaires ont mal tourné. La BVCréd estime à l'époque qu'elle lui a prêté 28 millions de francs et qu'elle les a perdus. En fuite en Thaïlande, Emile Freymond ne répond pas tout de suite à ces accusations. Il le fait en janvier 1995 dans le journal 24 Heures. Il conteste les chiffres avancés par la banque et affirme : «Ce qu'on me reproche aujourd'hui ne porte pas sur plus de 3 millions de francs. J'ai jonglé avec divers comptes de sociétés dont je m'occupais. Et j'ai perdu cet argent.» Emile Freymond, un homme «de la base» comme le décrit l'une de ses connaissances, est parti de rien. Apprenti menuisier, instructeur des contrôleurs de bus, policier, agent d'assurances, gérant d'immeubles et enfin promoteur, gagnant vers la fin des années 80 un million de francs par année, possédant un parc immobilier valant environ 12 millions. L'homme acquiert villa et Mercedes. Il peut désormais jouer dans la cour des grands. Ses bureaux à Aigle côtoient d'ailleurs ceux de son nouvel ami, un notable, une personnalité marquante de l'establishment vaudois, le radical Roger Givel, alors directeur de la Banque Vaudoise de Crédit et président du Comptoir suisse. Emile Freymond affirme qu'il lui suffisait de passer un coup de Þl à Roger Givel pour obtenir un prêt: «J'entrais avec un petit panier à provisions et j'en sortais avec un caddy débordant.» Une époque où, de l'aveu même du principal intéressé, l'argent était trop facile, où il n'y avait pas besoin de fonds propres pour entreprendre.

Emile Freymond savait inspirer confiance. C'était un bon vivant qui aimait les femmes, la bonne chair et les affaires juteuses. Un vendeur qui avait la capacité d'entraîner les autres dans ses projets. Un de ses amis explique qu'en dehors du cercle restreint de ceux qui ont beaucoup perdu à cause de lui, personne ne lui en veut vraiment dans la région. On ne détourne pas la tête lorsqu'on le croise dans les rues d'Aigle «parce que pendant ses années de gloire, il a bien fait travailler les entreprises de la région. Il a joué le jeu.» Jusqu'en 1992: année de la débâcle, et en 1993: année de la fuite en Thaïlande. En août 1993, L'Ergot, journal satyrique de la braderie d'Aigle ne manque pas de l'épingler. Dans une caricature, le promoteur déchu apparaît en tunique devant des constructions hybrides, mi-pagodes, mi-HLM, qu'il tente de vendre au meilleur prix. Le journal suppose que Freymond a bien dû trouver là-bas «quelques rizières abandonnées à racheter pour une poignée de riz» afin d'y réaliser «quelque paillote à loyer modéré». Et de souligner que ses ex-partenaires attendent son retour avec impatience car «les bonzes comptes font les bonzes amis». En fait d'amis, Emile Freymond n'a toujours pas compris la défection de l'un d'eux justement, Roger Givel, qui, en 1992, lui aurait brusquement coupé les crédits. L'ancien directeur de la BVCréd, qui sera entendu au cours du procès à titre de témoin, dégage sa responsabilité en rappelant qu'il avait pris sa retraite en l988 déjà et qu'il n'intervenait plus depuis cette date dans les prêts accordés par l'établissement.

Il a pourtant conservé un bureau à la banque jusqu'en 1993. Et son successeur, le libéral Hubert Reymond, aujourd'hui inculpé de faux renseignements sur des sociétés commerciales, a souvent déclaré que «les crédits, ce n'était pas (son) truc». Alors qui, en fin de compte, a prêté d'aussi grosses sommes à Emile Freymond sur simple coup de fil? Le procès qui commence aujourd'hui permettra peut-étre d'y voir plus clair.