«Un oiseau d'avant-garde lui siffle là-haut que sa famille l'attend.» Sa dernière phrase au bas d'une page. Mardi soir, à Echallens, Emile Gardaz est passé encore par la rédaction de L'Echo du Gros-de-Vaud, son journal, où il publiait souvent des billets de terrien. Il a amené un papier, un conte de Noël bien flanqué, rempli de réel et d'odeurs, qui traite dans une même respiration de l'hiver et du terrorisme. Un poème imprimé en une et qui, entre Moudon et Orbe, sera glissé vendredi dans les boîtes aux lettres des abonnés. Mercredi matin, Emile Gardaz est mort dans son lit, d'un arrêt cardiaque. Il avait 76 ans. Et une plume qui, sans façon ni manigance, avait façonné avec quelques autres, Gilles ou Ramuz, un esprit romand.

On sait l'homme de radio, le parolier des champs, cette voix boucanée. Emile Gardaz était un écrivain. Une quinzaine d'ouvrages, des contes, «il n'aurait pas passé tellement de temps à la radio, qu'il aurait bâti une énorme œuvre littéraire», affirme son ami Jacques Donzel, qui a usé le micro dans ses parages à Radio-Lausanne, «Sottens» disait-on avec un «s» en bout de course. «Il rédigeait des pièces à la Pagnol, des récits à la Maupassant, des caricatures amoureuses des gens d'ici.» Gardaz raffolait des requêtes qu'on lui adressait. Préface, biographie, commémoration de société locale, sonnet sur le temps qu'il fait, il prenait au vol l'adoration que son pays lui vouait, à lui et à son style.

Un style, oui, bâti à l'école jésuite de l'Abbé Dutoit, Collège Saint-Michel de Fribourg. Ces bancs droits que l'écrivain Jacques Chessex, lui aussi, a poncés: «Quand j'arrivais à la radio, il me hélait: voilà Fribourg! Emile avait été marqué par son éducation catholique. Dans un pays qui ne cesse d'imputer aux autres sa propre culpabilité, Emile avait un goût pour le pardon. Pas une trace d'envie, de compétition chez lui, mais une intuition critique et bienveillante. Il était poète en toutes choses.» Né le 29 août 1931 à Echallens d'un père boulanger, Emile Gardaz étudie la rhétorique, il se voit écrivain public pour mettre des mots là où il n'y a que des silences chargés.

C'est la radio qui le happe, en 1955. Il y exerce toutes les tâches. Conçoit des émissions qui d'une onde à l'autre impriment une identité romande, Le Bateau d'Emile, Léon, cœur d'accordéon, Mardi les gars, puis le feuilleton radiophonique Adieu Berthe. Des indicatifs qui marquent, des satires au moment où il faut être sérieux sur une radio d'Etat, un accent plus ou moins ouvragé et des chansons, plein de chansons, du jazz au cabaret. «Il aimait la nouvelle génération», se souvient le chanteur Michel Buhler. «Dans son programme Demain Dimanche, il nous demandait un morceau inédit chaque semaine. Cela nous assurait au moins une diffusion. J'adorais son humour. Un petit moment de subversion. Cela paraissait nouveau. Moi, si j'ai commencé à écrire des textes, c'est que je voulais parler de mes voisins. Quelque part, je dois aussi cela à Emile.»

On ne comprend bien Emile Gardaz que si on sent en lui l'être de musique. Avec Géo Voumard, le pianiste, il rédige à la minute des refrains sanglants sur l'actualité sèche, des journaux chantés plutôt qu'arrachés au téléscripteur. Une vision du monde qui bat en pouls et en syncopes. Avec Géo, il obtient même en 1956 le Premier Prix de l'Eurovision; le texte, hanté par une petite Lys Assia, ne passera pas l'été, mais l'envie le poursuit. Emile Gardaz, en quelques milliers de couplets où les sillons fument, devient le scribe officiel des chorales romandes. C'est un bout de patrimoine qui passe sous ses doigts.

Mais s'il est une vedette - le genre qu'on n'aperçoit pas dans les rubriques illustrées, mais que chacun reconnaît - c'est à cause de M. Milliquet et de son vis-à-vis tragique, Oin-Oin. Il existe des traces filmées de ces duels improvisés avec Claude Blanc. Un microphone au centre, suspendu, Gardaz avec une cigarette résumée à un filtre, Blanc qui le regarde de biais avec sa voix du nez. Dans les années 60, les histoires de Oin-Oin sont suivies le samedi matin de Sion à Genève et à Delémont. C'est autour de bonnes blagues, parfois mal bouchées, que la Suisse romande s'invente un lieu commun.

Claude Blanc se rappelle d'une alchimie: «Ce duo a fonctionné parce que nous n'écrivions rien. On dérapait. Moi je faisais le naïf. Gardaz le gouailleur qui connaît tout, qui a tout vu. On n'échappait pas au fou rire. Le but était de nous surprendre l'un l'autre. Les gens envoyaient nos enregistrements à leur famille à l'étranger. C'était une époque où l'on s'amusait encore, à la radio.» Difficile de dire si les choses ont tant changé, depuis. Mais le duo Lapp-Simon, aujourd'hui, doit presque tout à cet antécédent.

En septembre, la dernière fois que Claude Blanc a croisé Emile Gardaz, ils sont allés ensemble voir une jeune société théâtrale rejouer les sketches de Ouin-Ouin. Ils n'en faisaient pas grand cas. Mais se rendaient bien compte que le rire s'était propagé d'une génération à l'autre. «Il était conscient de sa valeur», murmure Jacques Donzel. «Mais il préférait être le premier à Echallens que le dernier à Paris.» Pourtant, Emile Gardaz voyageait, en Chine sur les traces de Nicolas Bouvier. Il en revenait d'ailleurs avec des récits de routes déviées et de trains à la renverse. Il pouvait tenir des heures d'antenne avec un petit rien fripé qui lui avait chamboulé la trajectoire.

Le griot d'Echallens savait au fond que les plus belles histoires sont celles qu'on ne termine pas sans une chute. On se serait passé de cette dernière.