Disparues. Elles étaient sept. Qui se sont évaporées sans que personne, ou presque, ne s'en soucie. De 1975 à 1979, dans une région où tout le monde se connaît. Sept jeunes filles, légèrement handicapées, d'une intelligence très inférieure à la moyenne, placées dans des familles et dans des foyers d'accueil. Un jour, elles ne reviennent pas. Les responsables administratifs pensent qu'elles ont fait une fugue. Leur curiosité s'arrête là. Ils disent qu'ils ont fait leur devoir et prévenu les familles. «Mon métier, c'est directeur d'établissement, pas gendarme», explique le responsable d'un foyer d'où ont disparu quatre de ces jeunes filles en 1977, devant la Cour d'assises d'Auxerre où se déroule en ce moment le procès de leur assassin présumé. Les jeunes filles avaient entre 16 et 23 ans. Leur nom? «Les disparues de l'Yonne».

Le 18 décembre 2000, plus de vingt ans après ces disparitions, les gendarmes découvrent un corps dans une clairière pas loin d'une petite rivière qui coule dans la région de Chablis. Le 20 décembre, ils ramassent des vêtements. Le 3 janvier 2001, un peu plus loin, ils déterrent d'autres vêtements et des produits de maquillage. Le 4 janvier, ils exhument un deuxième corps. Madeleine Dejust et Jacqueline Weiss étaient deux de ces disparues. Il ne fait plus de doute qu'elles ont été la proie d'un prédateur. Les autres? On connaît leur identité. Mais elles n'ont pas été retrouvées, bien qu'un jour de décembre 2000, un homme ait passé aux aveux, et même emmené les gendarmes sur les lieux où il disait les avoir enterrées.

On n'en retrouvera que deux. Les autres corps ont pu être emportés par la rivière dont le lit s'est déplacé depuis, a expliqué un gendarme à la barre du tribunal. Le procès a commencé la semaine dernière. On en parle presque toujours en disant que c'est «le procès des disparues de l'Yonne». Comme si elles étaient coupables. Mais de quoi? D'avoir été trop fragiles, trop dépendantes, abandonnées par une administration glaciale? Oubliées parce qu'elles n'étaient rien?

Entre Auxerre et Chablis, la région est jolie, avec ses vallons, ses vignes et ses rivières. L'une d'entre elles s'appelle Le Serein. Un nom tranquille. Et sur la rive, une clairière où s'est avancé hier matin, soutenu par des gendarmes, un homme de 70 ans, claudiquant, qui a encore marmonné «Je n'ai rien fait», et qui répète, depuis le début des audiences: «Je les aimais, ces jeunes filles», et «Je n'ai jamais tué personne».

C'est un «transport de justice» sur les lieux désignés par l'accusé, Emile Louis, lors de sa mise en garde à vue le 12 décembre 2000. Il avoue alors les sept crimes. Deux jours plus tard, il conduit les gendarmes au bord du Serein, là où il avait l'habitude d'aller pêcher, pour leur montrer où il a enfoui les cadavres. Quelques jours encore, et il se rétracte. Depuis la semaine dernière, devant la Cour, il pleure, il geint, il dit qu'il n'y est pour rien, qu'il a parlé pour en finir. L'accusation affirme qu'il avait parlé parce qu'il croyait que ses crimes étaient couverts par la prescription. Le président du tribunal a ordonné le transport sur les lieux parce qu'il espère encore qu'Emile Louis aura un sursaut de vérité, et qu'il confirmera les aveux de décembre 2000. En vain.

Menteur? Beaucoup de témoins le répètent. «On ne peut pas plaire à tout le monde, Monsieur le Président», dit Emile Louis, la voix confuse, la trogne boursouflée et le corps ravagé par le diabète. Et aussi: «Je mentais quand il fallait que je mente.» Il a un passé chargé. Au mois de mars dernier, il comparait devant les assises de Draguignan, dans le midi de la France, pour viols avec actes de torture et de barbarie sur sa seconde épouse et pour des agressions sexuelles sur sa belle-fille, des faits commis en 1992. Il est condamné à 20 ans de prison. En 1983, il est condamné pour attentat à la pudeur sur mineur de moins de 15 ans. Et de nouveau en 1989. Il sera libéré en 1992.

Emile Louis a la tête de l'emploi («De là à en faire un assassin!» protestent ses défenseurs). Et la vie qui va avec. Enfant de l'Assistance publique, adopté par une famille dont le père est fossoyeur. Deux des filles de cette famille seront tondues à la Libération, en 1945. Par de «faux résistants», selon Emile Louis, qui mettra le feu à une grange, pour venger ses sœurs, en se trompant de destinataire. Engagé dans la Marine nationale, il fait la guerre d'Indochine. Il se marie à son retour, en 1954; et il a quatre enfants. Passe à la SNCF, puis devient gardien d'un château dans l'Yonne. C'est là qu'il commence à accueillir des enfants confiés par l'Assistance publique. Et à travailler pour une compagnie de transport où il exerce le métier de chauffeur. Il avait «la main baladeuse avec les handicapées qui prenaient son bus», dit l'un de ses anciens collègues à l'audience. Avant d'ajouter, mal à l'aise: «Plusieurs fois, j'ai vu des gestes.»

Mais le procès d'Emile Louis est aussi le procès d'une justice trop longtemps indulgente pour un homme qui avait réussi à se tailler une petite notabilité de campagne. Il était conseiller municipal d'un village quand il a été arrêté, en 1981, pour des attentats à la pudeur. Il bénéficiera d'un non-lieu en 1983, après la découverte dans une cabane du corps d'une jeune fille qui aurait été sa maîtresse.

Christian Jambert, un gendarme, n'a jamais abandonné, même quand le dossier des disparues est enseveli dans les tiroirs de la justice. Il alerte les autorités sur la personnalité d'Emile Louis dès 1979. En 1984, il établit le lien avec les disparues. Il s'acharne, en solitaire. Il remet aux autorités un rapport qui ne sera exhumé qu'en 1996. Il travaillait même le dimanche, c'était un électron libre, disent aujourd'hui certains de ses collègues.

En 1996, le président d'une association de défense des familles des disparues se démène pour relancer les recherches et un nouveau magistrat s'y attelle. Christian Jambert ne sera jamais entendu. Il meurt le 4 août 1997. Suicide, dit la justice qui n'ordonne pas d'autopsie. Au printemps dernier, après de longues démarche, sa famille obtient qu'on en fasse une. Deux trajectoires de balle dans la tête. L'affaire des disparues de l'Yonne ne se terminera pas avec la condamnation d'Emile Louis.