Les archives de la diversité humaine. C’est sous ce titre que le Musée d’ethnographie de Genève vernit ce week-end sa collection semi-permanente dans son nouveau siège: 1200 artefacts témoignant de la variété culturelle des sociétés humaines (LT du 31.10.2014). On mesure le chemin fabuleux parcouru par l’anthropologie depuis l’époque où son exploration de la diversité était obsédée par le biologique et par la notion – aujourd’hui scientifiquement périmée – de «race».

Un des essais regroupés dans L’Invention de la race (lire ci-contre) revient ainsi, sous la plume de l’historien Patrick Minder (Université de Fribourg), sur «Emile Yung et le Village noir de l’Exposition nationale suisse de Genève en 1896». On y voit le savant – biologiste, physiologiste, zoologue et anthropologue à l’Université de Genève – se livrer, lors d’une conférence publique, à «des démonstrations sur la manière de mesurer le crâne d’individus vivants qui lui seront obligeamment prêtés par M. Alexandre, directeur du Village noir», comme l’écrit le Journal de Genève le 10 juin 1896. Le conférencier examine la peau, les cheveux – «crépus, lisses, en vadrouille» – et fait marcher sur le podium ses «quinze nègres, hommes, femmes et enfants», afin que le public genevois puisse observer la «démarche ballottante» des spécimens, «les uns fort complaisants, d’autres un peu ennuyés et intimidés».

Commentaire? «Le monde savant helvétique de l’époque est subjugué par l’exhibition de peuples colonisés, au point d’en perdre ses repères et, surtout, tout sens critique», écrit Patrick Minder. Le discours d’Emile Yung est ainsi emblématique de «l’articulation entre pensée scientifique et système de stéréotypes» et il est «traversé par les représentations communes»: il relève autant du café du Commerce que des balbutiements d’une discipline.

Le succès des «zoos humains» se prolongera au XXe siècle. En 1931, en marge de l’Exposition internationale de Vincennes, un entrepreneur montre ainsi un groupe de «cannibales kanaks». Que font-ils? «Tous les jours à 5 heures – c’est le clou du spectacle –, ils sortent de leurs huttes et se ruent sur la viande crue qu’on leur jette, habillés d’un pagne, en poussant des cris féroces et en roulant des yeux», raconte Nicolas Bancel. Aujourd’hui, les historiens en savent davantage sur ces «cannibales». Qui étaient-ils? «Il y avait parmi eux le grand-père de Christian Karembeu, le footballeur, qui était un petit commis de la poste. Les autres étaient pour la plupart des fonctionnaires de l’administration coloniale, auxquels on a expliqué qu’ils allaient devoir jouer les cannibales.»