«Nous avions demandé des bras, ce sont des hommes qui sont venus.» Comment ne pas repenser à la célèbre phrase de Max Frisch en serrant la main d’Angelo Arcoria (lire ci-dessous) et en pensant à la cohorte des anonymes auxquels il prête en quelque sorte son visage: les immigrés des années 1950-60, ceux qui sont venus construire la Suisse d’aujourd’hui, avec ses autoroutes, ses barrages, ses tunnels, ses hôpitaux. Arrivés comme saisonniers, ces hommes appelés «main-d’œuvre» n’avaient pas le droit d’amener leur famille: c’est dire s’il était question de vieillir ici.

Pourtant, cinquante ans plus tard, ils sont encore là. Pas tous bien sûr, mais un bon tiers d’entre eux, et c’est souvent les plus fragilisés qui sont restés, note le Forum national âge et migration *. Cette population est en augmentation. Et elle vieillit. Le paysage humain des homes pour personnes âgées s’en trouve transformé. Quand on sait que les EMS emploient déjà une majorité de soignants très bigarrés, on réalise que le troisième âge est devenu un haut lieu de l’expérience multiculturelle. Pour le meilleur et pour le pire.

Le pire, c’est le pensionnaire suisse qui refuse d’être «touché par un Noir». Cas réel et récurrent, mais de plus en plus rare: «Face aux soignants africains, le racisme tend à s’estomper», se réjouit Jérôme Azan, directeur de l’établissement Mont-Calme à Lausanne et président de l’Association romande des directeurs d’EMS.

Le meilleur, c’est, un beau matin à Mont-Calme, la foule des résidents, alignée dans le couloir avec un bandeau blanc sur le front, pour dire adieu, selon sa coutume, au pensionnaire vietnamien décédé: «La famille avait pris soin d’expliquer le rituel à tout le monde, c’était un très beau moment», raconte encore Jérôme Azan.

Mais tous les pensionnaires d’EMS n’ont pas une famille qui joue les intermédiaires. Et de sérieux problèmes de communication peuvent surgir. On découvre ainsi que les Italiens, ces premiers de classe de l’intégration, n’ont pas tous appris le français: comme Angelo, ils ont parlé leur langue au travail et c’est leur femme qui a joué les ministres des relations extérieures. Ajoutez à cela que lorsqu’un migrant sénescent perd la tête, il oublie souvent ce qu’il a appris et ne se souvient plus que de sa langue maternelle.

Mais le risque d’incompréhension n’est pas que verbal: le rapport au corps est une affaire éminemment culturelle, les soignants en font l’expérience chaque jour.

Pour les aider à gérer cette diversité humaine croissante, des formations commencent à se développer en Suisse romande. A Genève par exemple, elles s’insèrent dans l’ambitieux programme «Seniors d’ici et d’ailleurs» mis en place par Pro Senectute et la Croix-Rouge genevoise. Dans le canton de Vaud, la Croix-Rouge a inauguré cet hiver sa formation «Soigner sur le plan interculturel». «L’enjeu, pour le personnel soignant, est de trouver le moyen d’accueillir l’autre dans sa différence sans se perdre soi-même dans l’excès d’empathie», résume Jean-Michel Capt, responsable du programme vaudois.

«Souvent, on manque simplement de connaissances sur les autres cultures», note l’écrivain Isabelle Guisan, qui travaille comme consultante indépendante à Mont-Calme et coordonne une recherche de la Croix-Rouge et de la clinique La Source, destinée à nourrir un catalogue de mesures pour une bonne gestion de la diversité dans les EMS.

Question: jusqu’où peut-on attendre un effort de formation et d’adaptation de la part des soignants, une catégorie professionnelle si peu valorisée sur le plan ­salarial? Et aussi: peut-on raison­nablement demander à des pensionnaires que le grand âge rend fragiles et craintifs de s’ouvrir à la différence et à la nouveauté?

A ces questions, certains établissements romands inventent d’ores et déjà des réponses avec un dynamisme et un pragmatisme remarquables. Cadre infirmier dans l’un d’eux, les Baumettes à Renens (VD), Michel Saulet note qu’on n’a encore rien vu en matière de différence: «Les migrants que nous avons eus jusqu’à présent, Italiens, Espagnols, Portugais, n’ont pas posé de problème majeur car culturellement, nous sommes proches. Lorsqu’arrivera la vague d’Afrique du Nord, ça risque d’être plus compliqué.» (Lire ci-dessous.)

Non, les ex-saisonniers venus du Sud de l’Europe ne font pas trop de vagues. Tout au plus leur tristesse rejaillit-elle parfois sur leur entourage: «La plupart ont vécu toute leur vie dans le projet du retour, et maintenant, ils doivent en faire le deuil», note Michel Saulet. Mais d’un autre côté, «l’EMS, n’est-ce pas la fin du rêve un peu pour tout le monde?»

* www.age-migration.ch

«Souvent, on manque simplement de connaissances sur les autres cultures»