Justice

Ces enfants sur le banc des accusés

Avec sa mini-série «Aurore», Arte brise le tabou de la criminalité infantile. Mais que recouvre-t-elle exactement dans la réalité? Si le nombre de crimes perpétrés par des mineurs demeure stable, ceux-ci se révèlent de plus en plus violents selon plusieurs experts. Enquête

L’enfance ne serait qu’innocence? Avec sa mini-série Aurore diffusée jusqu’au 25 janvier sur son site, Arte lance un pavé dans la mare des idées reçues et ose raconter l’histoire d’une fillette de 10 ans, coupable d’homicide sur un garçonnet de 4 ans. Par étranglement. Pour un simple conflit autour d’un paquet de biscuits…

L’histoire est choquante. Outrageusement fictive? Pas vraiment. Bien que minoritaires, les crimes perpétrés par des mineurs sont une réalité bien connue des services de justice aussi dérangeante soit-elle. En Suisse, la responsabilité pénale est d’ailleurs fixée à 10 ans. Selon l’Office fédéral de la statistique, les mineurs qui se retrouvent devant la justice pour infraction au Code Pénal représentent 10% de l’ensemble des prévenus. Un pourcentage qui rejoint sensiblement les données de nos voisins français (9,5%).

Les filles basculent davantage

«Comparé avec les chiffres d’il y a dix ans, le nombre d’infractions commises par des mineurs a nettement décliné», note Martin Boess, directeur de Prévention suisse de la criminalité (PSC). Même si, «parallèlement, on a aussi pu constater une augmentation de la gravité des infractions», ajoute-t-il.

L’expert Philip Jaffé, spécialiste en psychologie légale, a aussi été frappé, dans sa pratique ces dernières années, par «un certain nombre d’infractions que l’on ne rencontrait pas en Suisse auparavant». Une évolution qui est aussi marquée, selon lui, par «le rajeunissement des auteurs d’actes répréhensibles», tout comme par «l’augmentation du nombre de filles» sur le banc des prévenus.

Des crimes bien précis

Dans les crimes commis en Suisse, le psychologue évoque ce garçon de 13 ans qui a violé une fillette de 4 ans et demi, cette ado qui a attaqué son petit copain à l’arme blanche, mais aussi cet enfant de 11 ans qui a déclenché un incendie dans son immeuble ou encore ce jeune de 12 ans qui a torturé plusieurs animaux de compagnie.

Si les infractions à la loi sur les stupéfiants ainsi que les atteintes au patrimoine constituent les infractions les plus répandues, l’augmentation des lésions corporelles et agressions sexuelles inquiètent tout particulièrement les experts. Le juge Olivier Boillat, du Tribunal des mineurs de Genève, indique qu’effectivement, «il y a eu courant 2017, un certain nombre d’affaires très graves, même si celles-ci restent exceptionnelles». L’homme de loi fait notamment allusion à des altercations qui ont causé des atteintes graves et durables pour la santé des victimes…

Quand l’interdit n’existe pas

«Les homicides commis par des mineurs sont rarissimes», relativise encore le sociologue Laurent Mucchielli. Et de préciser: «Dans les crimes graves, ce qui est le plus fréquent, ce sont les viols ou les agressions sexuelles sur d’autres mineurs.»

Difficile d’imaginer de tels dérapages, tant l’enfant reste dans la majorité des cas un être vulnérable, ô combien plus susceptible de devenir victime que coupable. La psychocriminologue française Michèle Agrapart tire cependant la sonnette d’alarme: «Ces cas ne sont pas rares. Le passage à l’acte se fait de plus en plus tôt chez des enfants qui n’ont aucunement de sens moral. Pour certains, l’interdit est inexistant.» Et cette experte en Cour d’assises de rapporter le cas de ce garçon de 13 ans qui avait violé ses cousines plus jeunes pendant les vacances. «Lorsque je lui ai demandé quelques éclairages, il m’a répondu tranquillement: «C’est mes pulsions…» raconte-t-elle. J’ai fait l’ignorante et lui ai demandé ce qu’était une pulsion et sa réponse m’a sidérée: «Je ne sais pas, mais c’est ma psychologue qui me l’a dit…» Il avait ainsi une justification, des excuses et tout allait bien.»

Le passage à l’acte pour exister

Or même si certains jeunes criminels n’expriment aucun remords et présentent toujours une indifférence affective, il n’en demeure pas moins que «souvent, quand on gratte un peu, on trouve sous leurs airs menaçants et leur apparente confiance en eux un effondrement du narcissisme, une image et une estime de soi très dégradées», pointe la psychocriminologue.

Pour le juge Olivier Boillat, une des grandes problématiques actuelles est le désœuvrement chez certains jeunes: «Quand un mineur est mis face à un échec scolaire ou de formation, il cherchera à se valoriser par l’appartenance à un groupe ou en commettant une infraction. Ça sera sa façon d’exister. La difficulté est alors de casser ce phénomène de groupe, de travailler avec le jeune pour qu’il parvienne à trouver sa place autrement.»

Cellule familiale en cause

«L’échec scolaire est le facteur qui caractérise le plus le parcours des délinquants», confirme le sociologue Laurent Mucchielli. Le deuxième facteur étant la présence de graves troubles au sein de la famille, tels que des violences, des problèmes de toxicomanie ou déjà de criminalité. «Ces jeunes ont souvent un stock verbal pauvre. Or la violence est souvent liée à l’échec du verbal», pointe à son tour Michèle Agrapart. En ligne de mire également «leur immaturité affective» et une «intelligence restée concrète, interdisant toute mentalisation, soit toute intériorisation abstraite, comme celle de l’interdit», explique encore l’experte.

Tout n’est jamais pourtant aussi clair, insiste Philip Jaffé. «Toute histoire est singulière et chaque situation nécessite d’être évaluée sur mesure.» Le psychologue concède cependant que l’effet de groupe, mais aussi d’imitation, joue un grand rôle dans nombre de situations: «Avec la télévision et Internet, nos jeunes sont abreuvés de modes opératoires qu’ils vont ensuite vouloir répliquer, notamment pour ce qui concerne la pornographie et les crimes d’ordre sexuel.»

Corriger le tir pour éviter la récidive

La psychocriminologue française le rejoint totalement sur ce point: «Ces enfants subissent souvent des carences éducatives massives. La télé, les tablettes, les téléphones montrent des images violentes et remplacent la lecture et l’éducation parentale.» Les chiffres seraient sans équivoque: «50% de la délinquance est une délinquance d’imitation selon les Américains, qui s’y connaissent en la matière, eux qui condamnent des enfants de 15 ans à la prison à vie…»

La récidive, justement, quels sont ses risques? «La recherche montre que, sur le nombre d’enfants commettant des actes graves, 95% d’entre eux deviendront des adultes tout à fait respectueux de la loi», indique Philip Jaffé. «Il y a donc seulement 5% de ces jeunes, qu’on a du mal à identifier, qui vont passer de mauvaise graine jeune à mauvaise graine adulte.»

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Là est précisément tout le travail de la justice des mineurs, appuie le spécialiste en psychologie légale. «Le but de la justice n’est pas de les punir, mais d’abord de les éduquer, de tenter de combler leurs déficits de développement psychologique.» Le dialogue avec le mineur lui apparaît alors toujours primordial. «Un bon éducateur, un juge empathique qui trouvera comment communiquer avec ce jeune, ça peut faire toute la différence…»


A voir: «Aurore», mini-série en trois épisodes de Laetitia Masson. Avec Elodie Bouchez et Lolita Chammah. Disponible sur Arte.fr jusqu’au 25 janvier.

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