Hier matin vers dix heures, un murmure a couru dans le prétoire bondé: «Il ne veut pas venir.» Effectivement, à l'aube de la seconde semaine de son procès, il a fallu employer la force pour extraire Guy Georges de sa cellule et le conduire au Palais de justice. Déboulant enfin dans la salle d'audience, il a annoncé qu'il ne dirait désormais plus rien. «J'en ai marre de la justice. Cela fait plus de trente ans qu'on cherche à m'humilier. La justice, je lui pisse dessus.»

Accusé d'être celui que les journaux français appellent «le tueur de l'Est parisien», Guy Georges doit répondre de sept assassinats précédés de viols et de quatre agressions. Des prélèvements ADN indiquent qu'il est l'auteur des trois assassinats que la Cour examine jusqu'à mercredi. Après avoir fait des aveux détaillés au cours de l'instruction, l'accusé avait surpris tout le monde, lundi dernier, en déclarant qu'il était totalement étranger aux faits qui lui sont reprochés (voir Le Temps du mardi 20 mars).

Vendredi, il s'était pourtant fait piéger par la question d'un avocat des parties civiles: «Etes-vous droitier? Quand vous frappez avec un couteau, c'est de la main droite?» Guy Georges avait spontanément répondu: «Oui». Me Frédérique Pons, son avocat, s'était alors effondrée en larmes. Vacillant, l'accusé avait déclaré avoir «quelque chose à dire», mais demandé un délai de réflexion de quarante-huit heures. Alors qu'on attendait des aveux pour hier matin, il a, durant le week-end, décidé d'adopter une tout autre attitude.

Hier, avant le commencement des débats, Me Frédérique Pons a demandé à s'entretenir avec son client, qui venait d'annoncer sa volonté de se taire. Avec des gestes pressants, elle l'a apparemment encouragé à changer d'attitude. L'accusé a hoché négativement de la tête. Me Pons s'est assise, le visage fermé. Plus tard, à la sortie du Palais, elle dira: «C'est sa décision. Nous ne pouvons que nous incliner.» Guy Georges a donc passé la matinée d'hier à fixer le vide ou le plafond, comme si tout cela ne le concernait plus. Mais dans la salle, au fil des heures, la tension montait.

La Cour examinait l'assassinat d'Agnès Nijkamp, le 9 décembre 1994. Lors de ses aveux, Guy Georges avait expliqué qu'il avait eu un flash en croisant vers Bastille cette belle Hollandaise qui rentrait à pied chez elle vers vingt-trois heures. Il l'avait suivie jusque dans la cage d'escalier de son immeuble. Là, à travers la porte d'entrée, il l'avait entendue donner, par téléphone, rendez-vous à des amis. Embusqué, il avait patiemment attendu qu'elle sorte de chez elle. Pour lui sauter dessus. Une fois dans l'appartement, il l'a traînée dans la chambre, l'a bâillonnée avec du sparadrap, l'a violée et égorgée. Ensuite, il a dérobé deux ou trois choses et s'est enfui. Hier matin, le commissaire chargé de l'enquête a raconté ce crime particulièrement effroyable: «On a vite compris qu'on avait affaire à quelqu'un de très organisé, qui avait par exemple pensé à amener du sparadrap. Et c'était quelqu'un de violent, je dirais même bien au-delà. Quelqu'un qui a mis son intelligence au service de ses pulsions.»

Hier après-midi, Marie-Armelle, la meilleure amie d'Agnès, a raconté, en larmes, l'intelligence, la gaieté et l'ouverture d'esprit de la victime. Et puis, elle s'est tournée vers l'accusé. «Je peux comprendre que vous ne vouliez pas parler à la justice. Mais à moi… Agnès vit toujours en moi. Je pense que ce serait bien si vous arriviez à faire un signe.» Debout face à elle, Guy Georges s'accrochait à la barre du box des accusés. Il a hasardé: «Parce que vous, vous me le demandez, je parlerai aux familles, mais pas maintenant. Il y a un moment où je vais parler aux familles.» Dans une atmosphère d'une tension insoutenable, Marie-Armelle l'a de nouveau supplié. Puis ce fut la sœur d'Agnès, venue tout exprès des Pays-Bas, qui a tenté à son tour, avec une grande dignité, de tirer quelque chose de Guy Georges. «Qu'est-ce qui vous empêche de répondre à nos questions?» a-t-elle demandé par l'intermédiaire d'un interprète. «Je parlerai aux familles, mais plus tard», a promis de nouveau l'accusé, visiblement mal à l'aise. Avec pudeur, la jeune femme a raconté les parents malades, contraints de rester en Hollande: «Je rentre ce soir, j'aimerais pouvoir leur expliquer un petit peu.» «Je ne suis pas en mesure de parler, a répondu Guy Georges. Je parlerai après le prononcé du jugement.»

Dans quel film chemine cet accusé qui change d'attitude chaque semaine? Le président lui ayant fait vertement remarquer qu'on n'était absolument pas obligé de lui donner la parole après le verdict, et que, s'il voulait s'exprimer, il devait le faire durant les débats, Guy Georges a paru soudain, pour la première fois de la journée, vraiment déstabilisé. Peut-être a-t-il pris conscience que, même si la salle entière est suspendue à ses lèvres, ce n'est pas lui qui mène le jeu.