Autour de la «cancel culture», ou culture de l’annulation, le débat fait rage. Réveillé outre-Atlantique, dans le sillage notamment des mouvements #MeToo et Black Lives Matter, il gagne aujourd’hui l’Europe.

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Les luttes pour l’égalité ne vont, en effet, pas sans conséquences et malmènent certaines des figures du passé. Des statues sont jetées à bas, des livres d’autrefois sont pointés du doigt, des artistes, des savants, naguère admirés, se retrouvent critiqués voire conspués. La colère gronde – dans l’un et l’autre camp d’ailleurs, chacun accusant l’autre de dépasser les bornes.

Le premier chapitre de notre série: Rosalind Franklin, la chimiste qui a regardé l'ADN 

De brutales remises en question

On peut s’inquiéter de voir des figures et des œuvres prestigieuses parfois brutalement remises en question; on peut aussi noter les excès de certaines campagnes amplifiées par les réseaux sociaux. Et on peut remarquer, encore, qu’à vouloir renvoyer dans les limbes les responsables passés des inégalités, on risque de rendre moins visibles les causes mêmes des saines colères d’aujourd’hui. Le jeu de l’invisibilité est à double tranchant.

Mais on peut aussi, en contrepartie, se réjouir d’un autre mouvement, inverse, beaucoup plus puissant quoique moins tonitruant, lui aussi relancé grâce aux sensibilités renouvelées sur les questions d’égalité. Car voici que quantité de figures et d’œuvres – jadis «annulées» – sortent de l’ombre. L’histoire qui pouvait sembler monocolore, plutôt masculine et occidentale, reprend des couleurs, se décentre, se féminise.

Notre passé se repeuple à la faveur de mille et un travaux, articles, livres et recherches. Et la série que nous vous proposons toute cette semaine en rubrique Science, qui raconte le destin de grandes savantes et chercheuses oubliées – voire délibérément écartées –, veut à son tour témoigner de cet enrichissement réjouissant.

Rééquilibrer les points de vue

Il ne s’agit ni de modifier des faits, ni de révision, mais bien de rééquilibrer, de multiplier et diversifier les points de vue. D’ailleurs faire de l’histoire, fouiller le passé, n’est-ce pas sans cesse réécrire, réexpliquer, recontextualiser, reconsidérer, enrichir?

S’il ne faut pas, bien évidemment, à la lumière de #MeToo et de Black Lives Matter, renoncer aux remises en question nécessaires, il semble un peu trop expéditif de faire simplement disparaître des œuvres et des gens au nom d’occultations passées. Changer de perspective, questionner et travailler à faire sortir de l’oubli tout un peuple de femmes et d’hommes, voilà qui peut contribuer à rendre, à la fois, justice et richesse à l’histoire que nous partageons toutes et tous.