Un parfum d’eucalyptus embaume l’air. Un peu plus loin, une autre odeur sublime: celle du genêt à balais (qu’autrefois on laissait sécher pour s’en servir comme balai). Nous sommes dans l’entrepôt de 1200 mètres carrés d’Astroflor, le grossiste importateur qui approvisionne 90% du marché tessinois en fleurs fraîches, à Rivera, au sud du canton. Pull à capuchon, jeans, l’œil vif, Enrico Pelozzi, son patron, nous accueille.

Ici, tous les jours, les fleurs arrivent à l’aube, essentiellement des Pays-Bas, d’Italie et d’Equateur. «C’est très exigeant, il faut de l’amour parce qu’on travaille avec un produit vivant, très délicat.» Sixième d’une fratrie de huit (il a six sœurs!), élevé à Varèse, en Italie, il a commencé à travailler avec les fleurs à 15 ans. Cette année, il célébrera ses 53 ans… «Après l’école obligatoire, j’ai commencé comme jardinier pour une entreprise en Italie et je me suis passionné pour les fleurs. J’ai acquis toutes mes connaissances sur le terrain», confie-t-il.

Du mimosa pour elles

Qui dit naissance, première communion, mariage, mort, célébration dit fleurs. Et à chaque occasion, sa fleur. Par exemple, pour la Journée internationale des femmes, surtout au sud du canton, on offre du mimosa à ces dames; une tradition italienne. Ce n’est toutefois pas une fleur facile; elle se brise facilement, étant très sensible à l’humidité et à la pluie, précise Enrico Pelozzi. «Il faut avoir des fournisseurs sérieux, parce que sa durée de vie est limitée.»

Pour la Saint-Valentin, moment fort de l’année, on offre des roses. L’an dernier, le grossiste en a vendu 20 000, de couleur rouge, en deux jours. Cette année, ça risque d’être plus difficile, grimace-t-il. «Covid à part, ce sera un dimanche, de surcroît durant les vacances scolaires. Tout sera fermé; les bureaux, les banques, etc.»

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Ces douze derniers mois, avec le virus, tous les mariages, les fêtes et événements ont été annulés, causant de grosses pertes à tout le secteur. En revanche, l’industrie qui gravite autour de la mort a le vent en poupe, ce qui a permis aux sept collaborateurs d’Astroflor de rester actifs. Et les gens ont redécouvert le bonheur d’un beau bouquet à la maison, se félicite Enrico Pelozzi. «On dirait qu’avec la pandémie, on tend à prendre plus le temps, à apprécier davantage la beauté. Avant, on courait dans tous les sens.»

Il admet aussi qu’en Suisse, «on aime le beau». Encore aujourd’hui, on donne de l’importance aux fleurs et aux plantes chez soi, plutôt qu’aux objets, estime-t-il. «Celles-ci sont sources de joie. Au Tessin, il y a une longue tradition et un grand respect pour les fleurs. Les fleuristes sont très attentifs et minutieux, plus qu’ailleurs.»

Par contre, sur le marché mondial, la qualité a perdu des plumes au profit des volumes, regrette-t-il. «Le consumérisme a pris le dessus. Aujourd’hui, on trouve de tout, toute l’année. Comme pour les fruits et légumes», observe-t-il. Avant, seules les fleurs de saison étaient vendues. Mais les fleuristes veulent à tout prix contenter la clientèle, explique-t-il, ajoutant que, malheureusement, plusieurs sont peu informés. «Il y a des gens, par exemple, qui réclament des tournesols le 25 décembre.»

Pour sa part, il essaie de respecter les saisons le plus possible. En janvier, il se préparait à recevoir les tulipes, avec un choix de couleurs immense. Le printemps arrive bientôt et, avec lui, les tonalités réelles des fleurs, plus éclatantes, se réjouit-il. «En hiver, elles souffrent un peu de carences. Les lampes, ce n’est pas le soleil; elles ne peuvent pas le remplacer.» Enrico Pelozzi privilégie les produits naturels et essaie d’éviter les produits traités, colorés. Par exemple, les roses bleues (qui, naturellement, n’existent pas), «il les effacerait de la surface terrestre».

Son plus grand défi? Faire face à la concurrence étrangère «déloyale». Celle-ci a toujours existé, mais là, elle n’est plus fair-play, déplore-t-il. «Les Néerlandais, on le sait, ce sont des vendeurs-nés. Mais là, en plus, ils bénéficient d’importants subsides, ce qui met une pression énorme sur tout le secteur en Suisse.» Quant aux producteurs, ils subissent les effets du changement climatique, faisant face à beaucoup plus de maladies qu’auparavant.

La rose, l’importante

La fleur la plus populaire? La rose. (Sa préférée à lui aussi, même s’il les aime toutes.) Surtout les roses claires; blanches, crème, rose pâle… La rose est très appréciée, elle fait partie de notre quotidien, constate-t-il. «C’est beau de les voir s’épanouir et mûrir. Pourtant, certains acheteurs aiment les roses fermées, et qui le restent.» Une obscénité, se désole-t-il, soulignant que si elles sont fraîches et qu’on en prend bien soin, elles peuvent durer de dix à quinze jours.

Une fleur, c’est un peu comme un enfant, fait-il valoir. «Il faut leur dédier un peu de temps chaque jour; changer l’eau, nettoyer le vase des dépôts…» Enrico Pelozzi ne nie pas qu’il leur parle. «Je suis sûr que celles-ci sont sensibles à leur environnement et qu’elles, en retour, nous font du bien.»


Profil

1968 Naissance à Varèse, sixième sur huit enfants.

1983 Commence à travailler comme jardinier auprès d’une entreprise privée en Italie.

1988 Travaille en Suisse comme fleuriste et jardinier.

1997 Création d’Astroflor, qui deviendra le plus important grossiste de fleurs au Tessin et dont il assure la direction générale.

2018 Aux prises avec une concurrence étrangère féroce, Astroflor s’engage à travailler qu’avec les producteurs assurant la plus grande qualité.


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