éducation

Enseignants, le droit d’aimer

C’est un tabou. Les enseignants qui se lient à leurs élèves sont vus au mieux comme des âmes trop sensibles, au pire comme des démagos ou des manipulateurs. Pourtant, les études montrent que le lien affectif est le premier levier pour la réussite scolaire. Dans un ouvrage qui vient de paraître, Mael Virat invite à un changement profond des mentalités

Quand les profs aiment les élèves. Evidemment, le titre de cet essai frappe. Et pas forcément au bon endroit. D’emblée, on imagine des amours coupables, pour ne pas dire pédophiles. C’est tout l’inverse, bien sûr, que défend Mael Virat, chercheur en psychologie, dans son ouvrage passionnant. S’appuyant sur des centaines d’études, dont beaucoup ont été réalisées aux Etats-Unis, celui qui a aussi un master en sciences de l’éducation montre à quel point l’investissement affectif de l’enseignant est vertueux. Ce lien qu’il appelle «amour compassionnel», et qui doit s’inscrire dans une «relation asymétrique» pour éviter toute ambiguïté, rend les deux parties plus heureuses et, surtout, favorise les apprentissages. Pourquoi toujours opposer affects et savoir, chaleur humaine et compétence? questionne encore le spécialiste, qui pointe, de fait, une faiblesse cruciale dans notre pensée binaire occidentale.

On les voit en masse dans les séries, les films et les émissions. On les voit et on les aime ces enseignants qui nouent avec leurs élèves des liens si puissants que les jeunes se subliment pour réussir leur formation. En théorie, on apprécie donc cette idée de la pédagogie vocationnelle, pleine de panache, qui se fixe des missions et redonne espoir aux éléments en difficulté. Sauf que dans la réalité, le système réprouve cet investissement affectif et considère avec suspicion tout enseignant qui noue des relations personnelles avec ses élèves, surtout dès qu’ils sont adolescents, observe Mael Virat.

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Et ceci, particulièrement en France, pays cérébral et rationnel qui prône une diffusion du savoir du haut vers le bas et pour lequel «toute émotion et tout sentiment constituent une pollution». Il y a, poursuit l’auteur, plus de souplesse en Suisse, aux Etats-Unis et dans le nord de l’Europe, contrées partisanes d’une éducation qui invite l’élève à participer à l’acquisition de ses savoirs en y étant impliqué – par exemple, parler de son quartier pour étudier, par extension, la géographie de sa ville, de son pays, du continent, etc. –, mais le lien affectif est également considéré comme inadéquat dans la plupart de ces systèmes éducatifs.

Proximité décriée

Or, comme le prouvent les études que le chercheur produit tout au long du livre, chaque fois que des élèves sont interrogés sur leur parcours scolaire, l’implication affective de l’enseignant est nommée comme le premier levier de leur succès. Plus fort encore, chaque fois que des futurs enseignants sont consultés, ils placent ce lien privilégié à l’élève parmi les premières motivations qui les ont poussés à choisir ce métier. Et pourtant, sitôt dans le circuit, cette proximité est décriée par les supérieurs et les collègues qui assimilent cet attachement à une faiblesse de caractère, dénoncent un risque de partialité, une volonté de séduction, voire une tentative de manipulation et promettent confusion et épuisement à l’enseignant concerné.

Une montagne d’idées reçues, selon Mael Virat, qui observe qu’au contraire les enseignants qui résistent à ces mauvais génies et persistent dans un enseignement basé sur l’attachement ont de meilleurs résultats, sont plus épanouis et moins épuisés, car ils ne sont pas victimes de la dissonance qui accable la majorité des professeurs. La dissonance? Oui, explique le chercheur. Spontanément, un enseignant veut le bien de ses élèves. En son for intérieur, ce professionnel nourrit donc des affects et de l’émotion. Or il entre en dissonance du moment qu’il doit cacher ses émotions en classe et c’est ce hiatus qui l’épuise, assure le chercheur.

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Mael Virat, qui a aussi réalisé un master en neuropsychologie, dénonce dès lors un «conflit cognitif récurrent». D’un côté, les enquêtes prouvent que le lien affectif booste les élèves et les enseignants. De l’autre, le système éducatif continue à interdire toute implication personnelle, alors qu’elle est profitable aux deux parties. Il est temps, dit le chercheur, de résoudre cette aberration en installant durablement dans l’éducation le principe d’amour compassionnel.

L’amour compassionnel, quid?

L’expression, audacieuse, fait plus penser à la rhétorique biblique qu’à des directives de l’instruction publique. Et pourtant, Mael Virat, qui a également accompli un master en philosophie, tient à cette appellation d’«amour compassionnel», car, selon lui, l’empathie tant vantée aujourd’hui peut très bien servir des desseins peu scrupuleux comme ceux, par exemple, d’un vendeur malhonnête qui se met à la place d’un tiers non pas pour l’aider, mais pour le berner. Alors que l’amour compassionnel, ou le caregiving, est une action orientée vers le bien d’autrui et totalement désintéressé.

Concrètement, ces «pédagogues du cœur» adoptent une «attitude comportant des émotions, des cognitions et des comportements centrés sur la préoccupation, la sollicitude et la tendresse, ainsi qu’une tendance à soutenir, aider et comprendre les autres», détaille l’auteur en citant Susan Sprecher et Beverly Fehr, deux spécialistes américaines du sujet. Cet amour compassionnel, qui n’a donc rien à voir avec l’amour amoureux ou érotique, se déploie dans une relation asymétrique, c’est-à-dire «une relation non intrusive dans laquelle l’enseignant se montre sensible et disponible, où il se sent responsable du développement de l’enfant et où il fournit aide et soutien, en particulier sur le plan émotionnel, le tout sans attendre aucune réciprocité».

Plus d’amour amène à plus d’autonomie

Dans son ouvrage, Mael Virat montre que l’enseignant qui pratique une telle démarche et n’espère donc rien en retour est tout de même récompensé par une immense confiance des élèves et une plus grande autonomisation de leur part. «Les élèves les plus attachés à leurs enseignants ne travaillent pas pour leur faire plaisir, mais bien parce qu’ils jugent les activités scolaires comme étant importantes et plaisantes.» Autrement dit, l’enseignant reste un passeur de contenus et l’enthousiasme qu’il déclenche dans sa classe, notamment en s’intéressant vraiment aux enfants ou aux adolescents, ne se fixe pas sur lui, mais se reporte sur sa matière.

Plus fort encore, cet enthousiasme déteint également sur les comportements sociaux des élèves en dehors de l’école. Citant une étude de Mc Neely & Faci, de 2004, Mael Virat assure «qu’une relation affective de qualité favorise une moindre consommation de tabac, d’alcool ou de cannabis». Comme elle favorise un moindre recours à la violence et de meilleures relations familiales.

Bien sûr, un tel amour compassionnel ne peut pas advenir dans n’importe quel contexte, reconnaît l’auteur. Des programmes surchargés, des classes en sureffectif ou des établissements trop grands et impersonnels nuisent à la qualité de l’investissement du professeur. Mais, plus que le contexte matériel ou la logistique, c’est la culture de l’institution scolaire et sa méfiance à l’égard de ce lien affectif qui inhibent surtout les enseignants.

Et la partialité? Ou l’épuisement?

Qu’en est-il du risque de partialité qui peut découler d’un tel attachement affectif? Les enseignants qui pratiquent l’amour compassionnel n’ont pas de préférence, répond Mael Virat. Ils s’intéressent à chaque élève de la classe pour l’aider à progresser. Pour l’auteur, ce sont, au contraire, les enseignants qui refoulent leurs émotions qui sont parfois auteurs d’injustices, car victimes de la dissonance évoquée plus haut. D’ailleurs, précise le spécialiste, «le plus souvent, les émotions des enseignants transparaissent, même si ces derniers disent ne pas les montrer».

Quant à l’épuisement qui pourrait découler d’un tel investissement du professeur, l’auteur balaie aussi cette réserve. «Déjà, en général, les personnes les plus heureuses sont généralement les plus altruistes, et inversement. Faire un don provoque une activation du striatum ventral, région cérébrale connue comme étant le siège du plaisir et de la motivation», commence le spécialiste. Qui ajoute que cette observation est particulièrement vraie pour les enseignants dont la vocation repose sur cette envie de contribuer au progrès cognitif, mais aussi humain de la société. S’impliquer donne du sens à leur travail, poursuit le spécialiste, le rend «passionnant», procure ce que Stamm a appelé en 2002 «la satisfaction compassionnelle».

Cercle vertueux

«Sachant que l’élève passe 25% de son temps d’éveil à l’école, il n’est pas surprenant que sa joie à être valorisé par un enseignant qui s’intéresse vraiment à lui rejaillisse spontanément sur son travail et sur l’enseignant. C’est, conclut Mael Virat, un cercle vertueux qui pourrait parfaitement fonctionner si les écoles européennes, françaises en particulier, n’avaient pas peur du verbe aimer.»


Quand les profs aiment les élèves,

Mael Virat, Odile Jacob, avril 2019.

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