Société

Enseigner à l’école publique autrement

Souhaitant être au plus proche de leurs valeurs et des besoins de l’enfant, un nombre croissant d’enseignants s’inspirent des pédagogies alternatives et des dernières connaissances en neurosciences pour repenser entièrement le quotidien de leur classe enfantine

Pour l’une des classes enfantines d’un collège lausannois, les premiers jours de cette rentrée scolaire ne ressembleront pas à ceux de la majorité des élèves de Suisse romande. Ni les suivants, d’ailleurs. Dora Kunz et sa collègue Caroline Jaumotte ont depuis trois ans changé totalement leur manière d’enseigner, en s’inspirant des pédagogies alternatives type Montessori ou Freinet (axées sur le respect du développement, l’autonomie et les besoins de l’enfant), ainsi que des éléments récents de recherche neuro-scientifique sur les mécanismes d’apprentissage du cerveau.

Elles inscrivent aussi leur démarche dans une dimension plus étendue, sur l’acquisition de certaines compétences dont le citoyen de demain aura besoin pour vivre heureux, comme la bienveillance, l’esprit critique, la collaboration, le contact avec la nature, l’ouverture au monde et la créativité.

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«Le programme vient d’eux»

«Avant, nous avions un cahier de planification pour organiser les notions à travailler et les thèmes à couvrir. Maintenant, il n’y a plus de journée type imposée à mes élèves, le programme vient d’eux», explique Dora Kunz, qui porte en classe un tablier avec plusieurs poches contenant du petit matériel pour aider les élèves. En arrivant le matin, ces derniers lui serrent la main et lui disent comment ils se sentent. Une petite musique relaxante en fond sonore, chaque enfant choisit une activité individuelle parmi le grand panel de matériel proposé.

Une bonne heure plus tard, une collation est prise ensemble – l’occasion de discuter de la texture des aliments, de thématiques d’écologie, puis ils sortent jouer à la récréation. «Quand ils reviennent, on fait dix minutes de méditation en pleine conscience, suivies d’une chaîne des câlins pour se recentrer avant la reprise du travail en autonomie. C’est un moment clé qui renforce les liens et l’amour dans la classe. La matinée se clôt soit sur un conseil de classe pour résoudre des conflits et développer des projets proposés par les enfants, soit sur un jeu ou un chant collectif», relève l’enseignante, qui organise une sortie hebdomadaire en forêt et une fois par mois dans un EMS.

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Une bulle de concentration

Pour partager cette vision des apprentissages, elle a créé il y a deux ans, avec une collègue, le groupe Facebook «Enseigner à l’école publique autrement», qui compte près de 1500 membres. «En cette période de rentrée, beaucoup d’entre eux postent des témoignages, des photos de leur classe réaménagée pour aller vers une approche centrée sur les rythmes de l’enfant, c’est très réjouissant», estime-t-elle.

Parmi eux, deux enseignantes ont passé les dernières semaines à construire le projet «La Grande Classe», à Lausanne: deux classes côte à côte qui fonctionnent comme une seule, du jamais-vu ici. «La maîtresse et ses élèves, c’est fini. On a gardé quelques places assises et ajouté des petits tapis individuels pour toutes sortes d’activités au sol, un coin dessin et bricolage libre, beaucoup de plantes vertes», détaillent-elles.

Et au niveau de la discipline? «Un enfant concentré sur une tâche qu’il a choisie et qui répond à ses besoins cérébraux et développementaux n’a pas de raison de chahuter. J’apprends à mes élèves à reconnaître cet état-là et à respecter ceux qui sont dans leur bulle. La classe est souvent plongée dans des moments de grâce», analyse Dora Kunz.

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Autonomie des élèves

L’un des maîtres mots de cette nouvelle façon d’enseigner est l’autonomie des élèves. En laissant à ces derniers la liberté de choisir l’activité en fonction de leur intérêt du moment plutôt que de fonctionner en groupe, les enseignants voient les enfants s’épanouir et l’ambiance de la classe se transformer.

«Les enfants qui ne sont plus en compétition directe s’aident beaucoup et se transmettent leurs acquis. Même au niveau de la gestion des conflits, les enfants sont invités à réfléchir à des solutions, observe de son côté une enseignante d’Etagnières, qui entame sa deuxième année avec ce fonctionnement plus libre. Je me dis que ce n’est pas leur rendre service que de résoudre un problème à leur place et je m’étonne de l’originalité des idées qui naissent de ces mini-conseils de classe.»

La question de l'évaluation

Même constat dans la classe de Laure Henry, à Renens, depuis son virage pris en décembre 2016. «Certains élèves profitent des nombreux stimuli sensoriels et découvrent le plaisir des petits défis posés par les activités.»

Comment évaluer les élèves dans ce nouveau cadre de travail? «Cela nous demande un énorme lâcher-prise pour faire confiance au développement, ne pas intervenir dans le travail d’un enfant et laisser du temps à ce que les choses se passent», reconnaît Caroline Jaumotte, qui utilise une application sur iPad lui permettant d’effectuer un suivi rigoureux de la progression des élèves.

Candidats au changement

L’effet boule de neige de la médiatisation de ces nouvelles pratiques aidant (avec, en tête, la linguiste Céline Alvarez, qui a remis ces pédagogies alternatives au goût du jour dans l’enseignement public français et publié Les lois naturelles de l’enfant), les candidats au changement sont nombreux. C’est ce qu’observe la coach genevoise Vanessa Beauverd, qui accompagne le corps enseignant prêt à changer, notamment par le biais d’un blog sur lequel elle publie articles, vidéos et podcasts.

«Il faut savoir qu’on est très libre dans le primaire au niveau du choix de la pédagogie, il faut simplement du courage pour oser changer sa façon de faire, écouter son intuition, imaginer collaborer avec les élèves», note la coach, qui proposera prochainement une formation en ligne destinée à ceux qui souhaitent se lancer.

Je crois fort en la capacité des enseignants de faire évoluer leurs pratiques, pour autant qu’ils aient le soutien de leur directrice ou directeur et qu’ils aient associé les parents à leurs démarches

Serge Martin, directeur pédagogique de la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) du canton de Vaud

Selon Serge Martin, directeur pédagogique de la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) du canton de Vaud, l’esprit du nouveau Plan d’études romand, qui conçoit la formation de l’élève dans sa globalité (contenus disciplinaires mais aussi santé et bien-être, pensée créative, communication, démarche réflexive et collaboration), légitime l’intérêt d’une pluralité de méthodes. A cela s’ajoute un questionnement plus profond de la société, ainsi que de nouvelles valeurs, qui font qu’on peut voir apparaître ces nouvelles approches dans la scolarité obligatoire.

«Je crois fort en la capacité des enseignants de faire évoluer leurs pratiques en collaboration avec leurs collègues, pour autant qu’ils aient le soutien de leur directrice ou directeur et qu’ils aient associé les parents à leurs démarches, tempère-t-il. Si ces méthodes alternatives permettent au corps enseignant de réfléchir ensemble et d’imaginer un cadre dans lequel il se sent bien et a envie de s’investir, on trouve ici les ingrédients de l’efficacité.»

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