Le 5 mars dernier, tout juste sorti du bloc opératoire, le docteur Dimitri Ceroni reçoit un appel de Daniele, sa sœur: «Maman vient de mourir.»

Maria-Pia Ceroni avait 85 ans. Décédée du coronavirus dans sa maison de retraite à Zogno, une bourgade de 9000 habitants, située non loin de Bergame dans la vallée de Brembana. Daniele ajoute: «Nous avons deux heures pour être là-bas, après ils ferment le cercueil.» Tous deux habitent Genève, Dario leur frère aussi. Distance: 400 km. Il faut quatre heures pour rallier la Lombardie si la circulation est fluide. Par téléphone, ils tentent de convaincre une responsable de la maison de retraite de les attendre, de laisser le cercueil ouvert afin de voir une dernière fois leur maman.

La circulation, en effet, fut fluide. Deuxième foyer dans le monde après la Chine, l’Italie est un pays à l’arrêt et semble vivre sous cloche. Nouveau tour de vis jeudi avec un décret gouvernemental ordonnant la fermeture des commerces, à l’exception des pharmacies et des magasins d’alimentation. Peu de trafic donc sur les autoroutes habituellement surchargées, surtout à l’approche de Milan. Arrivée des Ceroni à 1h du matin à Zogno. Trop tard pour se rendre à la maison de retraite.

Comme un autodafé

Daniele, Dimitri et Dario ont rouvert la maison que la famille possède encore dans la commune. A 10h le lendemain, direction l’EMS. Rues vides, grilles des commerces baissées, restaurants, écoles et administrations fermés, Zogno est une ville fantôme. Dimitri raconte: «Nous avons sonné, frappé, appelé. Rien. Des femmes masquées ont enfin ouvert une fenêtre et nous ont dit de partir.» «Nous étions comme des pestiférés puisque nous étions dehors, donc potentiellement malades», ajoute-t-il. Les Ceroni insistent: «Nous sommes venus pour notre mère, nous voulons la voir.»

Le personnel soignant leur indique alors que Maria-Pia Ceroni repose à l’église. Les enfants de la défunte réclament ses affaires avant de partir. «Nous avons tout brûlé, nous faisons cela avec tout le monde, il y a beaucoup de morts ici», leur dit-on depuis la fenêtre. Papiers, photos, vêtements au feu. Comme un autodafé. Un choc pour les Ceroni, une peine. Dimitri poursuit: «J’ai eu l’impression de basculer dans le Moyen Age, durant la peste noire ou bubonique, tout était brûlé jusqu’aux corps six heures après le décès. Les habitants dans ce village mais aussi dans les alentours semblaient avoir basculé dans une hystérie collective.»

Cercueil clos

Ils se rendent à l’église qui est fermée. Venu à leur rencontre, un employé des pompes funèbres leur tend la clé, leur précise que la cérémonie aura lieu le lendemain à 10h et s’en va vite. Les deux frères et la sœur pénètrent dans l’église et voient le cercueil posé sur des tréteaux près de l’autel. Il est fermé, vissé. «Nous ne l’avons pas vue, nous ne lui avons pas dit au revoir. Je ne suis pas religieux mais je crois au respect dû aux morts et à la nécessité de faire le deuil. Ma mère est partie seule. Nous nous sommes aussi retrouvés très seuls», confie-t-il.

Le samedi matin a eu lieu la cérémonie. Six personnes au total étaient présentes: les trois enfants, deux curés et un bedeau. La famille élargie, oncles, tantes, cousins, n’a pas accompagné la défunte jusqu’à sa dernière demeure, à cause du coronavirus. Cérémonie écourtée, réduite à sa plus simple expression. L’un des curés a expliqué que beaucoup de cercueils attendaient d’être mis en terre ou incinérés et que le personnel manquait. L’ensevelissement était agendé au lundi, «impossible avant».

Véhicules blindés

A midi, Daniele, Dimitri et Dario ont rejoint la maison familiale de Zogno, décidés à y demeurer jusqu’au lundi. Ils ont fait des courses dans la seule épicerie ouverte. Dimitri a commencé à préparer un repas tout en regardant la télévision. Il a alors lâché le couteau et l’éplucheur: «Au journal télévisé, ils montraient un déploiement de l’armée, avec des soldats armés, des véhicules blindés et la mise en place de check-points. L’impression était un état de guerre. L’Italie était comme en guerre. Lorsque j’ai compris que ces militaires étaient positionnés dans la vallée voisine, j’ai dit à ma sœur et mon frère qu’il fallait partir immédiatement. Le risque était de se voir interdire l’accès aux routes et d’être confinés.»

Ils ont fermé la maison, sont montés dans la voiture et ont contourné les check-points. Ils étaient de retour à Genève le samedi soir. Le lundi, Dimitri Ceroni a contacté le médecin du personnel des HUG, lui a relaté son voyage en Italie pour dire adieu à sa mère. Il a été autorisé à reprendre ses consultations et à opérer de nouveau. «Il ne faut pas céder à la psychose, nous avons respecté les distances de sécurité et n’avons pas été au contact direct de qui que ce soit», rappelle-t-il. Pas de mise à l’arrêt non plus pour sa sœur infirmière en psychiatrie. Leur frère qui travaille dans l’industrie a été, lui, invité par son employeur à rester à son domicile.