Les nouveaux codes

Entre écrans et autorité, la famille 2017 joue serré

Lutte contre l’abus de smartphones, rêve d’un lieu unique pour les enfants de divorcés et principe d’une discipline positive: il s’agit désormais d’inventer des solutions plutôt que de ressasser des interdictions. Trois immersions dans les nouvelles tendances en matière d’éducation

En 2017, finis les enfants-navette?

Et si, en 2017, les enfants de parents divorcés arrêtaient de faire la navette? Et si, désormais, il revenait aux géniteurs et non à leur progéniture de changer de maison tout le temps? «Trop bien!» s’exclame Sidonie, 8 ans, qui oublie sans cesse ses affaires de solfège chez son père après son séjour du mercredi. L’idée? Un appartement géant où logeraient tous les frères, sœurs, demi-frères et demi-sœurs, et des parents qui accompliraient un tournus de garde. Tel est le scénario de «C’est quoi cette famille?!», film joyeux de Gabriel Julien-Laferrière sorti cet été. Bastien, 13 ans, vit ou plutôt survit au cœur d’une famille multirecomposée et largement dépassée par un agenda survolté.

Ça se comprend: l’adolescent a six demi-frères et sœurs, huit «parents» et autant de maisons. Exaspéré par ce chaos, Bastien décide de rassembler tous les enfants sous un seul toit et d’imposer une rocade aux parents. De nouvelles alliances naissent entre les adultes et la trouvaille leur apporte une structure dont ils manquaient cruellement avant. On l’aura compris, le film donne une vision idéale de cet arrangement.

Le lieu unique entraîne la confusion

Bien sûr, dans la vraie vie, les parents qui se quittent le font rarement dans des conditions propices à une telle solution. Pourtant, cette option du lieu unique, certains la testent ou l’ont testée. Comme Romain, enseignant spécialisé de 52 ans et père de trois garçons avec Lila, la quarantaine enjouée. Lorsque ce couple genevois s’est séparé d’un commun accord, durant l’été 2010, chacun a occupé la demeure familiale à mi-temps pendant une année.

«A cette époque, je n’avais pas encore récupéré mon appartement qui se situe dans le même village, raconte Romain. Le principe de réintégrer la maison une semaine sur deux m’arrangeait bien. C’était aussi une manière d’amener la séparation en douceur auprès de nos fils qui avaient alors 6, 10 et 13 ans. Très vite, cependant, on a repéré deux limites à ce système qui pourrait sembler idéal pour les enfants. D’une part, ni mon ex, ni moi, n’étions plus «chez nous». Nous n’étions pas inconfortables, vu que cette maison avait été notre foyer pendant des années, mais on ne se sentait plus tout à fait libres, ni spontanés. Surtout, et c’est ça qui était le plus dérangeant, cette option maintenait une confusion dans la tête des garçons. Comme si, à leurs yeux, on n’était pas vraiment séparés puisqu’on vivait toujours sous le même toit… En fait, ils n’ont réalisé notre rupture pour de bon que lorsqu’ils ont dû se déplacer d’un endroit à l’autre.»

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Les spécialistes confirment: les deux foyers, c’est sans doute une corvée pour les enfants de divorcés, mais c’est aussi une garantie de clarté. Mieux, il est tout à fait normal qu’il y ait des différences d’éducation dans chaque maison. L’un des parents peut être par exemple laxiste, l’autre plus rigide. «Ce n’est pas gênant, explique Stéphane Clerget, psychiatre pour enfants, dans le magazine Psychologies. L’important est que l’enfant comprenne qu’il y a un cadre pensé et posé pour lui dans chaque foyer. C’est cela qui le rassure et le structure.» Et, pour les oublis et les soucis d’organisation, rien de tel qu’un carnet de liaison entre les deux maisons. Désolée, Sidonie, en 2017, tu continueras à faire la navette!


La discipline positive, qu’est-ce que c’est?

«Quand j’arrive dans une classe le matin et que les élèves sont encore sur off, je sais qu’il est inutile d’entamer le cours. Ils ne retiendront rien. Je raconte une anecdote que j’ai vécue ou un film que j’ai vu, je les captive et quand je sens qu’ils sont sur les rails, j’enchaîne avec mon cours. J’ai peut-être perdu dix-quinze minutes, mais je suis sûr que la demi-heure restante sera de qualité.» Cette expérience que raconte François, un professeur d’anglais du secondaire à Nyon, est tout à fait dans la ligne de la nouvelle autorité préconisée par les spécialistes de l’éducation. Ni matraquage par principe, ni abandon de la partie. Mais une négociation intelligente, des techniques de substitution et une inventivité mise au service de l’efficacité.

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En 2017, plus que jamais, l’autorité est de retour. Question de cadres et de limites. Pourtant, on est loin des règles inflexibles et arbitraires d’avant 1968. De même, on est loin de l’enfant-roi prôné dans les années nonante. La nouvelle tendance? «Le retour des repères», explique Claude Halmos, dans «L’Autorité expliquée aux parents», (Le Livre de Poche, 2011). «Il y a eu une confusion autour de Françoise Dolto», commence la spécialiste. «Cette géniale pédiatre et psychanalyste a, dans les années septante, démontré que l’enfant était une personne à respecter. C’était précieux, mais certains parents ont mal compris cette injonction et imaginé qu’ils allaient casser la personnalité de leur progéniture, s’ils l’éduquaient. Or, il existe des règles pour la construction psychique des petits – ne pas prendre toute la place, ne pas tout avoir tout de suite, ne pas tout faire immédiatement – qui, si elles ne sont pas suivies, entraînent des problèmes de comportement chez l’enfant. Ces règles, il faut donc les appliquer.»

L’imagination au pouvoir

A ce stade, l’affaire relève du bon sens élémentaire. Mais la nouvelle donne réside dans l’écoute, l’empathie et, surtout, l’imagination pour créer ou restaurer des liens avec les teen-agers. Dans «La Discipline positive pour les adolescents», ouvrage de Jane Nelsen et Lynn Lott adapté en 2014 par la psychologue clinicienne Béatrice Sabaté, on découvre une démarche éducative qui allie fermeté et bienveillance.

Ni punitive, ni permissive, la méthode préfère l’encouragement et le développement des compétences socioémotionnelles à la sanction aveugle ou au total lâcher prise. Il s’agit pour les parents d’être créatifs, de passer des accords avec leurs adolescents et de repenser leurs propres modes de communication (préférer l’humour à l’intimidation, le décalage au matraquage, la négociation à la répression, etc.). En Suisse romande, une association de discipline positive propose des ateliers à Genève et en Valais, ainsi que des séances de coaching privé. Sa maxime: «D’où nous vient cette idée folle qu’il faut d’abord qu’un enfant se sente moins bien avant de faire mieux?» Convaincant. Sans le savoir sans doute, François, l’enseignant nyonnais évoqué plus haut, pratique la discipline positive avec ses élèves quand il les sent perchés.


Pas d’écrans… du tout

La nouvelle tendance en matière d’écrans concernant les enfants? Plus d’écran du tout! Début décembre, Woolami, une jeune start-up suisse a invité 40 familles à vivre une semaine complètement déconnectée. A la place des smartphones, tablettes et autres ordis portables, les participants de ce camp atypique ont couru dans le parc, écrit une lettre au Père Noël, découvert le paysage à dos de cheval ou simplement joué au Monopoly. «Cette initiative, intitulée la Unplugged Week avait notamment pour but de faire redécouvrir les plaisirs de l’extérieur aux plus jeunes», explique Hanne Langmoen, porte-parole de Woolami. «Car des études montrent que les enfants passent en moyenne deux heures quotidiennes devant leurs écrans, alors qu’ils ne passent plus qu’une heure dehors. Il s’agit d’inverser la mise pour redonner de l’autonomie à nos petits.»

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Précurseur à l’échelle européenne, l’association Eco-conseil propose depuis 2008 «Les Défis 10 jours sans écran» aux établissements scolaires français. Les élèves passent dix jours sans regarder ni télévision, ni console de jeux, ni ordinateur à la maison, tandis que les écrans à fonction pédagogique peuvent être maintenus en cours.

D’après les études menées par cette association, ces défis relevés par une trentaine d’écoles depuis leurs lancements et reproduits ensuite permettent «une réduction très sensible de la violence physique et/ou verbale, une réduction de l’obésité et une amélioration de la santé générale des bénéficiaires. Sans compter un apprentissage du regard sur la télévision, l’ordinateur et les jeux vidéo.» Autrement dit, un retour à la vie…

Des séries pour échapper à la réalité

Ces initiatives font rêver Magali, quadragénaire genevoise qui éduque seule ses adolescents de 13 et de 16 ans. Tous deux sont en échec scolaire et, parmi les causes, Magali pointe l’omniprésence des écrans. «L’aînée ne décolle pas de ses WhatsApp jusqu’à emmener son téléphone aux toilettes et, quand elle rentre de l’école, elle fuit la réalité en se plongeant dans des séries. Quant au second, il est fan de foot et pourrait passer tout son temps à jouer à FIFA sur la PlayStation. En plus, il est arrosé d’alertes sur son smartphone concernant ses équipes préférées. C’est sans fin.»

Que fait Magali pour freiner l’élan? «Pour Clara, je ne mets pas de limite, car d’elle-même, elle se couche tôt et finit toujours par rendre ses devoirs. En revanche, Achille ne peut jouer à la PS que durant le week-end et de manière raisonnable. Quand je m’aperçois qu’il en a trop fait le samedi, je l’interdis le dimanche.» Ce qui frappe la mère de famille? «Le caractère épuisant de cette lutte de tous les jours, de tous les instants.» «Non seulement, ça me demande une énergie folle, mais en plus, je réalise que je passe plus de temps à gérer ce problème qu’à développer une bonne relation avec mes ados. C’est déprimant.» En 2017, c’est sûr, Magali va offrir (ou imposer!) un camp sans écran à ses enfants.


A lire

Jane Nelsen et Lynn Lott, «La Discipline Positive pour les adolescents», adaptation de Béatrice Sabaté, éditions du Toucan, 2014.

Claude Halmos, «L’autorité expliquée aux parents», le Livre de Poche, 2011.


Les autres épisodes de la série

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