#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Il y a un mystère Moillesulaz. Lequel ne réside pas dans le nom de ce village frontière, coupé en deux en 1826: une moitié livrée à Genève, rattachée à Thônex et l’autre à la Savoie, avalée par la commune de Gaillard. «Moille» vient de «mouiller» et «sulaz» de «soulier». Car on se mouillait les pieds à traverser le Foron, la petite rivière qui délimite les deux pays. De fait, le mystère est d’ordre économique: comment deux régimes de prix si différents peuvent-ils cohabiter à quelques mètres de distance? Et cela alors que depuis l’entrée de la Suisse dans l’espace Schengen fin 2008 et le rétablissement de la ligne de tram (No 17) entre Genève et Annemasse à la fin de 2019, traverser la frontière n’a jamais été aussi anodin.

#LeTempsAVélo, premier épisode: A Bardonnex, des villages sans frontière

Certes, pour un expresso, on peut comprendre, quand on est à Thônex, qu'on préfère payer 3 fr. 30 au Sel & Braise plutôt que de marcher 220 mètres et ne payer que 1,70 euro au bar La Savane, le premier à gauche après la douane et le seul ouvert de bon matin. Le même raisonnement peut s’appliquer, à la rigueur, pour un plat de spaghettis carbonara: 23 francs au Molino de Thônex contre 13,50 euros à La Gondola de Gaillard, 550 mètres ou un arrêt de tram plus loin. Deux établissements dûment testés durant ce reportage et d’excellente qualité.

Le fossé franco-suisse

L’épicerie-tabac du coin de l’avenue Tronchet, la dernière avant la France, n’a pas trop de soucis à se faire. Certains produits sont trois fois plus chers que de l’autre côté (32 francs la bouteille de Ricard, contre 11 euros) mais les cigarettes, elles, sont 30% meilleur marché. La tenancière du tabac Porte de France se défend: «Les vrais fumeurs préfèrent le goût français.» Mais elle reconnaît aussi que la fermeture de la frontière durant le premier confinement en 2020 lui a livré de très nombreux clients qui allaient habituellement se fournir en Suisse.

Cette fermeture inédite depuis la Seconde Guerre mondiale a aussi fait le bonheur, de l’autre côté, du dernier boucher de Thônex. «Ouh là là, c’était carrément incroyable ce qu’on a vendu à cette époque!» s’exclame Jean-Philippe qui, le reste du temps, ne tient que parce qu’il vend du cheval islandais, introuvable côté français. La viande reste le plus cruel reflet du fossé franco-suisse: 34 euros le kilo de filet de bœuf chez le jeune et chaleureux Abdelhamid Korbaa de la boucherie Nour à Gaillard (qui estime que plus de 60% de ses clients viennent de Suisse), contre 80 francs chez Jean-Philippe et 89 fr. 70 à la Coop de Thônex, rabais temporaire de 22% inclus. «Je ne sais pas comment font les Suisses pour nourrir leurs enfants, ils les mettent au régime ou quoi?» commente Abdelhamid en éclatant de rire.

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, première étape: de Bardonnex à Morges

Mais pour la viande, on peut toujours argumenter. En Suisse, le bœuf est maturé de trois à six semaines, à l’ancienne. Selon Jean-Philippe, elle aurait bien davantage de goût. Sans compter qu’en France voisine, la majorité des boucheries sont halal, méthode d’abattage que certains jugent contestable.

La vraie question donc, celle qui contredit les plus élémentaires théories économiques, se pose plutôt lorsqu’on songe à toiletter son chien. Pour un Cavalier King Charles de taille moyenne, c’est 65 euros le service complet (triple shampoing, démêlage, épilation, coupe de griffes et nettoyage des oreilles) chez Doggydoux à Gaillard et presque le double (110 francs) chez Relook Dog, première enseigne côté suisse. Et pourtant, l’attente est moitié moins longue côté français (une semaine). Pourquoi les propriétaires suisses de chiens ne poussent-ils pas la promenade 400 mètres plus loin? Mystère.

Des dentistes qui prospèrent

Mystérieux aussi peut paraître l’avenir des dentistes du côté suisse. Leurs prix sont parfois huit fois plus élevés que du côté français, ils affichent pourtant une insolente prospérité! Un gigantesque centre dentaire a même ouvert en septembre 2020 au 1er étage de la tour Opale à Chêne-Bourg, avec quatre généralistes et six spécialistes, et les patients s’y pressent!

Entrons dans le détail. Le cabinet suisse Chanan, à l’avenue Adrien-Jeandin de Thônex, pratique comme tous les autres les tarifs de la SSO, la Société suisse des médecins-dentistes: 15 fr. 70 par 5 minutes pour un traitement d’hygiène dentaire, 3600 francs environ la pose d’un implant et sa couronne. A 800 mètres de là (deux arrêts de tram), trois dentistes sont installés à la rue de la Libération de Gaillard. Tarif conventionné: 26,97 euros le traitement d’une carie (une face). Pour un implant et sa couronne, on s’en sort à moins de 1800 euros. Sans compter la différence abyssale en orthodontie: du simple au quadruple pour redresser les dents de vos adolescents entre la France, qui affiche de très beaux cabinets comme Dulaar-Rouillon Birgy à Gaillard, et la Suisse.

Diantre! Il y a quinze ou vingt ans, des reportages racontaient le tourisme dentaire des Suisses en République tchèque. Et là, les Genevois ne font pas 500 mètres pour économiser des milliers de francs sur leur dentition? La clé du mystère est fournie à voix basse par Béatrice, secrétaire dans un cabinet dentaire de Thônex. Frontalière, elle vient chaque jour d’Annecy et connaît bien le secteur, des deux côtés. «C’est la pénurie, souffle-t-elle. En France, les dentistes sont seuls dans de petits cabinets, avec des listes d’attente de plusieurs mois pour les nouveaux patients. L’administration est mille fois plus compliquée qu’en Suisse, alors les dentistes ne s’associent pas. Ici, l’efficacité est maximale. On accueille même de nombreux Français qui ne peuvent pas ou ne veulent pas attendre un rendez-vous chez eux.»

Décidément. A Moillesulaz, on traverse désormais la douane sans s’en apercevoir, à pied, à vélo, en tram, en Léman Express et en voiture. Mais cela reste une frontière entre deux pays qui n’ont pas grand-chose en commun.