TikTok? Ce sont les ados qui en parlent le mieux. «Un espace pour se lâcher. Avec un aspect très collaboratif: chacun met son grain de sel», affirme Ophélia, 19 ans. «Des vidéos super drôles», résume Antonio, 13 ans. «Beaucoup se déguisent pour faire des play-back, détaille Lucie, 14 ans. Et bien sûr, les danses TikTok, que l’on reprend parfois entre nous, dans la vie. Tout le monde a un compte, pour voir ce qui se passe.» Roxane et Laura, 15 ans, préfèrent quant à elles regarder «des sketchs d’ados sur leur vie de tous les jours», mais aussi «des gens qui dessinent, sculptent, font des tutos maquillage ou des recettes de cuisine. Il y a par exemple ce tiktokeur lausannois de 18 ans qui donne des idées de boissons fraîches.» Une pause, elles éclatent de rire: «On voit aussi des garçons torse nu qui se touchent les cheveux en se mordant la lèvre, pour faire leur sexy devant leur téléphone. C’est ridicule. Comment peuvent-ils se prendre autant au sérieux?»

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Si TikTok attire toujours plus d’adultes, l’application a d’abord connu un succès foudroyant en devenant le terrain de jeu fétiche de la génération Z, née entre 1995 et aujourd’hui, et séduisant majoritairement les 12-18 ans, parfois même plus jeunes. «Ils ont grandi sur les Facebook et Instagram de leurs parents, et investissent aujourd’hui leur propre identité numérique avec leur smartphone, décrypte Anne Cordier, maître de conférences en sciences de l’information et autrice de Grandir connectés (Ed. C & F). Ils appréhendent TikTok comme un espace d’entre-soi adolescent, qui prolonge les sociabilités du collège et permet de partager des codes, sous le regard des pairs.»

Pensée critique

«Le format de TikTok est intéressant car il offre une dimension ludique, avec une créativité par ajout: on s’amuse à imiter des chorégraphies ou à utiliser des textes pour se synchroniser dessus. Ce côté «cadavre exquis» vidéo représente un des éléments importants de la culture TikTok aux yeux des adolescents, ajoute le sociologue Olivier Glassey, spécialiste des usages du numérique à l’Université de Lausanne. C’est un dialogue, dans un espace de créativité décomplexée.» Certains évoquent même un contre-pouvoir à la culture Instagram, que la génération précédente avait massivement investie en se mettant en scène à coups d’images ultra-léchées, sinon «photoshoppées», avec pléthore de placements de produits et de posts sponsorisés…

Pour les jeunes tiktokeurs épris d’humour et d’inventivité, cette culture de l’influence présente sur Instagram ne séduit pas, voire prête aux railleries, comme le constate un récent article du média BuzzFeed intitulé «La génération Z se moque des millennials, et honnêtement, on le mérite». La journaliste y dresse la liste des critiques glanées sur TikTok et adressées à ses congénères: trop sérieux et raffolant des étiquettes. «Nous pensons que porter un t-shirt «Mauvaise fille» est une politique radicale et notre biographie sur Twitter compte au moins trois mots pour nous labelliser. Mais les Z ont compris que tout le monde s’en fout», s’amuse-t-elle. Durs, les nouveaux ados? Plutôt aiguisés à la pensée critique à l’égard de la parole verticale des adultes, en tant que première génération ayant réellement grandi avec des espaces d’information et de communication entre pairs à disposition. De quoi se forger une opinion personnelle précoce…

Vidéos engagées

«TikTok, c’est instructif, soutient d’ailleurs Lucie. On trouve beaucoup d’adolescents engagés, qui racontent le mouvement anarchiste, la culture queer, les droits LGBT +, le racisme, la cause féministe ou ce que pourrait être une société plus égalitaire… Tous ces sujets sont très discutés et défendus, même si je sais que TikTok a un algorithme sélectif qui me présente surtout les thèmes qui m’intéressent, moi.» A 14 ans, elle sait même parfaitement que des centaines de données sont collectées et exploitées pour mieux l’hameçonner… Quant à Roxane et à Laura, elles apprécient «tous les challenges» engagés, «comme celui qui consiste à se mettre de la peinture sur les mains pour montrer à quel endroit du corps on a subi des attouchements».

Selon Anne Cordier, ces challenges TikTok sont représentatifs d’une génération «qui témoigne par l’image et la posture corporelle: pour témoigner de son indignation, contre un féminicide ou la mort de George Floyd, par exemple, la communauté va mettre en place toutes sortes de gestes permettant de lui donner une visibilité et circuler massivement. Ils vont aussi créer des mini-débats autour des vidéos ou échanger sur la véracité des images, afin de savoir si la source est bonne, car ils sont sensibles à tout ce qui est faux. Ce n’est pas du tout une génération passive devant les écrans, mais vraiment la génération de Greta Thunberg, avec une conscience politique collective qui peut démarrer dès 12-13 ans.»

Virtuoses des réseaux sociaux

Et même plus besoin d’expliquer à Lucie les dangers de la surexposition, elle maîtrise aussi: «N’importe quelle vidéo peut partir hyper vite et être vue des millions de fois, donc mes amies et moi préférons juste regarder. J’ai essayé une seule fois de faire un TikTok, mais il faut trouver le bon rythme, quelque chose qui accroche l’œil. J’étais mal à l’aise de me regarder», confie-t-elle. D’autres, comme l’Américaine Charli D’Amelio, 16 ans, n’ont pas eu cette crainte: un an après son arrivée sur l’appli, elle a 66 millions d’abonnés et 4,7 milliards de «j’aime»… Et recadre tous les harceleurs en les dénonçant, déjà aguerrie contre les trolls, comme beaucoup d’ados.

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«Ils essaient de mettre en place une forme d’autorégulation en disant qu’ils n’aiment pas la maltraitance et veulent préserver leur univers, poursuit Anne Cordier. D’ailleurs, cette génération sait très bien tirer profit de tous les espaces proposés, avec une utilisation ciblée de chaque réseau social. Ils ont de quatre à six comptes, plus ou moins actifs, et choisissent ce qu’ils montrent, en privé ou public, ici ou là.» Ils pourraient même délaisser TikTok si l’arrivée massive d’adultes se poursuivait, pronostique Olivier Glassey: «Ils aimaient TikTok pour l’entre-soi et, jusque-là, il y avait une forme de fraîcheur des premières fois. Maintenant, je vois passer des faux jeunes et des faux tiktokeurs, et l’univers devient un peu désenchanté. Il faudra voir comment cette communauté ado s’hybride devant les assauts marketing et politiques. Elle trouvera sans doute d’autres pérégrinations ailleurs, car l’histoire numérique n’est jamais finie.»