«Entre les utopies d’aujourd’hui et les réalités de demain, il n’y a que le temps qui passe»

Emmanuel Ventura publie un beau livre dans lequel il propose une promenade architecturale poétique qui efface les frontières entre le rêve et la réalité. Ce faisant, l’architecte cantonal vaudois ouvre le débat sur le futur des villes,à l’heure où la pression démographique appelle d’urgence des solutions visionnaires

Genre: Essai
Qui ? Emmanuel Ventura
Titre: Architecture utopique.Imaginaire ou visionnaire?
Chez qui ? Favre, 160 p.

Promenons-nous en utopie. Passons d’une île flottante à une ville-zeppelin, traversons à pied des océans jalonnés de plateformes urbaines sur pilotis, longeons des barres d’immeubles de vingt étages sur des kilomètres, à perte de vue à travers les plaines. Ici et là, des constructions folles, des formes molles et organiques ou, au contraire, anguleuses, hérissées, modulaires, proliférantes.

Emmanuel Ventura est l’architecte cantonal vaudois. Fondateur du bureau M+V à Lausanne, il met fin, en 2012, à ses activités indépendantes pour endosser le rôle politique qu’il tient aujourd’hui. Le beau livre qu’il vient de publier, richement illustré, offre, justement, de flâner ainsi, d’une folie de béton à une autre. Mais le promeneur sera surpris, au gré de son errance, de rencontrer ici et là des constructions existantes, des paysages urbains d’aujourd’hui, qui sont comme des présages de solutions, ou les signes d’une dérive inexorable, selon les sensibilités de chacun. L’utopie, la dystopie, c’est aussi ici et maintenant, rappelle ainsi Emmanuel Ventura. Non sans soulever, au passage, des questions politiques tout à fait ardentes.

Samedi Culturel: Peut-on être architecte sans être utopiste?

Emmanuel Ventura: Oui, et c’est même le cas la plupart du temps. Dans notre profession, la seule place du rêve, ce sont les concours. Pour ma part, j’ai longtemps travaillé avec Bernard Tschumi et Luca Merlini. Ce sont eux qui m’ont transmis le virus de l’utopie architecturale. En concours, ils rendaient souvent des projets visionnaires pour leur époque. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’ils n’en gagnaient pas beaucoup. Mais c’est tout le propos du livre: les utopies d’aujourd’hui sont souvent les réalités de demain. Entre les deux, il n’y a que du temps qui passe.

Vous pensez que ce temps s’accélère?

Assurément. Des projets qui relevaient de la science-fiction il y a quelques décennies, ne surprennent plus personne aujourd’hui. En ce moment même, à Changsha, les Chinois sont en train d’ériger un bâtiment dont la base mesure 5 kilomètres carrés, et qui comprend une tour d’1,2 km de haut. De l’utopie à la réalité, il n’y a plus qu’un pas. Du moins, je l’espère.

C’est une nécessité?

C’est indispensable. Il suffit de regarder la courbe démographique. Aujourd’hui, nous sommes 7,2 milliards d’habitants sur terre. Dans vingt ans, c’est-à-dire demain, nous serons 1,5 milliard de plus. Pour répondre à cette croissance vertigineuse, il faut que nous construisions, chaque année, 616 villes de 120 000 habitants. Ou 33 métropoles comme Paris. Ou 2 mégalopoles comme Tokyo. Chaque année, rendez-vous compte! Or, pour l’instant, cette croissance est absorbée par la périphérie des villes, qui s’étalent comme une gangrène sur la nature.

Ce phénomène inquiète en particulier les petits pays comme le nôtre…

Mais pas seulement. Au fond, la question se pose de la même façon partout: quel avenir voulons-nous donner à la nature? A-t-elle seulement pour fonction d’accueillir la ville? Si nous continuons à procéder comme aujourd’hui, en mitant progressivement le territoire, la nature est vouée à disparaître demain. Or, certaines utopies, ou dystopies, selon la sensibilité de chacun, permettent de préserver à la fois la ville existante et la nature alentour. Les formes que prennent ces visions architecturales peuvent être choquantes. Mais les images de la ville, qui s’étend et colonise tout, le sont autant.

La croissance démographique accélère donc la nécessité de concrétiser les utopies?

C’est mon hypothèse. Dans ce livre, je fais semblant d’aborder la question de l’utopie architecturale avec légèreté, je m’amuse à alterner des images de constructions réelles et de constructions virtuelles. Mais en douce, ce livre souligne la nécessité d’un réveil collectif. La réalité démographique va nous contraindre à faire des choix importants.

Vous publiez ce livre dans un contexte politique où les questions d’aménagement du territoire sont devenues extrêmement sensibles…

Et c’est bien l’indice qu’il y a une véritable inquiétude. L’année dernière, le peuple a voté, à près de 60%, une loi sur l’aménagement du territoire. Ce texte dit très clairement que, pour préserver les paysages, il va falloir densifier, surélever des bâtiments, etc. Ce vote est exceptionnel: nous sommes le seul peuple au monde à s’être exprimé, par la démocratie, sur l’avenir de son sol. E n même temps, à l’échelle locale, les projets de densification récoltent quantité d’oppositions. Ces contradictions sont très significatives de la transition qui s’ouvre. Nous ne savons pas encore comment nous y prendre, nous hésitons sur les solutions à fournir contre le mitage du territoire. Peut-être que les projets actuels de tours sont encore trop en avance sur les mentalités.

Ou alors, elles sont trop timides? A la place d’une Taoua, une solution radicale, offrant une vision de notre futur urbain, aurait peut-être été plus défendable.

Il est possible en effet qu’un projet d’ensemble, sur un site défini, serait plus à même de rassurer les gens. Aujourd’hui, chacun tremble à l’idée que l’on rajoute un étage au bâtiment d’en face, parce que ça lui ferait de l’ombre. Je peux comprendre. Mais le plus dangereux, c’est qu’en n’agissant qu’à petite échelle, une tour par-ci, une surélévation par là, cela revient à donner des granules homéopathiques à un malade en arrêt cardiaque. Aujourd’hui, toute la région est en asphyxie. Selon les derniers chiffres, le canton de Vaud connaît une croissance annuelle de 1,8% de sa population. En Chine, c’est 1,1%, tandis que la moyenne mondiale est à 1%. Les chiffres sont imparables: d’ici à 2030, le canton comptera 160 000 nouveaux habitants. Autrement dit, d’ici à 15 ans, il aura fallu construire une ville de la taille de Lausanne pour contenir cette croissance. Où allons-nous la mettre?

Pour réaliser des projets visionnaires, la démocratie directe n’est-elle pas un handicap?

La loi sur l’aménagement du territoire est un vote extraordinaire. Si aujourd’hui, la nécessaire densification peut être contestée par des mécontents en tout genre, c’est sans doute que le nombre de signatures à récolter est trop bas. Reste qu’en termes d’oppositions, il y a toujours deux poids, deux mesures. Prenez un promoteur immobilier qui construit des immeubles très discutables. Personne ne s’y oppose. Ses immeubles sont définitivement sans intérêt, mal situés, mal conçus, mais nous sommes résignés. Prenez une commune ou un canton qui construit un collège, par exemple. Là, on tombe dans un marché public, alors la population commence à s’y intéresser, pense qu’on aurait pu faire mieux, critique, etc. Le canton, par exemple, n’aurait jamais pu faire construire un bâtiment aussi important, visionnaire et emblématique que le Learning Center de l’EPFL.

Dans ce livre, vous présentez plusieurs projets ou réalisations sur le sol suisse, notamment le Musée du vin tel qu’il a été imaginé par Mauro Turin, une jetée de béton et de verre au-dessus de Lavaux. Dans votre position d’architecte cantonal, n’est-ce pas polémique?

En réalité, ce qui est intéressant, c’est moins ce projet de bâtiment que Lavaux lui-même. On n’y songe pas assez, mais ces murs construits à flanc de coteau apparaissent dès le XVe siècle. Avant, la forêt descendait encore de Chexbres jusqu’au lac. A un moment donné, on s’est dit: coupons tous ces arbres pour construire, à la place, des terrasses. Aujourd’hui, ce patrimoine construit est à l’inventaire de l’Unesco. Aujourd’hui, une telle décision serait impensable. En fait, sur l’image à laquelle vous faites allusion, l’utopie, la dystopie, n’est pas là où l’on pense. Lavaux tel que nous le connaissons aujourd’hui est lui-même le fruit d’une imagination visionnaire.

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