C'est la faute à Gabin. Gabin qui nous chante «Comme c'est beau la rivière, nos bateaux sont nos maisons». Gabin qui nous a menés sur les rives de la Saône, là où glissent les dernières péniches de commerce. L'envie était trop forte: nous sommes devenus mariniers. Pour quelques jours seulement et sans doute pour longtemps. Nous irons, sur la rivière et les canaux, entre Saint-Jean-de-Losne et Roanne à la recherche des mariniers disparus.

Notre bateau est un tjalk hollandais. Il date de 1904 et il a la forme d'un sabot. Autrefois, ces bateaux avaient une grand-voile et des dérives en bois sur les côtés. Aujourd'hui, c'est un moteur DAF de 150 CV qui le propulse. On dirait l'arche de Noé. A bord, il y a un chat, un chien, des araignées, la marinière et le capitaine. Mais la marinière peut aussi être le capitaine.

Cap sur le canal du Centre, qui relie Chalon-sur-Saône à Digoin. La distance est de 112 km. Cela prendra trois jours, avec 61 écluses à passer. Après la zone industrielle de Chalon, le canal longe les coteaux de Rully, Mercurey, Chagny, Santenay… A chaque arrêt, le bateau s'alourdit. Au retour, le tjalk hollandais, qui servait à pêcher la morue au large de Rotterdam, sera devenu un pinardier. Entre Chagny et Montchanin, à Saint-Julien, un petit port a été aménagé. Trois bollards, des bittes d'amarrage, une table en pierre. Nous sommes seuls au monde, avec le chat, le chien, les araignées du bateau. Et le déluge n'est pas pour demain.

Demain, c'est Montceau-les-Mines. Avant de passer sous les ponts, il faut corner pour prévenir le pontier. La circulation s'arrête; les ponts se relèvent. Avec notre vieux bateau, nous bloquons toute la ville. En tout cas, le quartier du port et des mines. Il n'y a plus de terrils à Montceau. Plus de mineurs non plus. Et les péniches de commerce ont presque toutes disparu. Il reste un apiculteur, éclusier de son état, qui nous vend du miel en tournant ses manivelles. Et puis, c'est Génelard, où la grande entreprise de mécanique a fermé ses portes. Comme chez Dubied à Couvet, il reste l'inscription sur la façade. Le long du canal, les tuileries et briqueteries ont aussi fermé. Cheminées en briques rouges, mangées par le lierre, ports envasés. La vie revient à Paray-le-Monial, puis à Digoin, où passent 2500 camions par jour sur le pont près du port, en attendant l'autoroute. Avant, c'était des bateaux qui transportaient tout ça.

Digoin attire beaucoup de touristes grâce à son pont-canal long de 200 mètres qui enjambe la Loire. Mais il n'est pas recouvert d'asphalte: c'est de l'eau sur laquelle glisse notre tjalk. C'est après ce pont qu'il se trouve au carrefour de son existence. Nous pouvons choisir le canal latéral de la Loire, qui mène à Paris ou à l'Océan. Nous pouvons aussi emprunter un tunnel de verdure: le canal sauvage qui mène à Roanne. Ce sera Roanne.

Le canal date du XIXe siècle. Il a été agrandi et modernisé par la Société helvétique pour remplacer la navigation sur la Loire, trop capricieuse. Quelques maisons racontent encore son histoire: «Ici, avoine pour chevaux», dit une enseigne décrépite. Une autre, émouvante, annonçait une boulangerie. On imagine les chevaux de halage avides de picotin et le moussaillon courant devant la péniche pour aller chercher du pain frais au fournil. Au bord du canal, une vieille dame nous fait signe. Nous apprendrons plus loin, au bistrot du Sans-Souci de Melay-sur-Loire, que cette octogénaire connaissait tous les prénoms des capitaines. Car si Gabin est mort, le Baron-de-l'Ecluse navigue encore.