Une alliance emballée dans une enveloppe pend au bout d'un fil, le long d'un mur gris. C'est le moyen qu'a choisi Greta* pour déclarer sa flamme à l'élu de son cœur. De sa cellule du quartier des femmes à Champ-Dollon, elle compte sur les services de plusieurs détenus pour relayer son précieux message jusqu'à son destinataire, incarcéré à l'autre extrémité du bâtiment. «Le yoyo est vraiment le truc de base pour communiquer, indique Reto*, ancien détenu. Les murs de Champ-Dollon sont presque lisses. Rien ne gêne le passage du fil et le quartier des filles est situé juste au-dessus de celui des hommes. Pour le matériel, certains arrivent à déjouer les contrôles et à le faire sortir des ateliers.» Outre cette technique, aussi appelée téléphérique, les détenus recourent encore à l'écho, qui consiste à jouer avec la résonance des murs d'enceinte pour faire ricocher des propos criés à travers les barreaux.

Déjà limités dans leurs mouvements, interdits de téléphones portables et – en général – d'ordinateurs, de plus, sauf exception, privés de courrier et de parloir avec les détenus de l'autre sexe, les quelque 330 pensionnaires – dont une trentaine de femmes – de la prison préventive utilisent ces systèmes parallèles et astucieux de messagerie interne pour communiquer entre eux.

Proximité, pas mixité

A Champ-Dollon, hommes et femmes se côtoient sans pouvoir se toucher autrement que par le regard, lorsque les uns sont en cellule et les autres dans la cour de promenade au pied du bâtiment. «Certains détenus entretenaient des relations avant de se trouver en détention préventive. Ils se connaissaient déjà dans leur pays, ou appartenaient à la même bande. Ces liens affectifs ne sont pas rompus en prison», avance Guy Savary, directeur adjoint de l'établissement genevois.

D'autant que l'architecture des lieux et la disposition des différentes unités ne constituent pas un obstacle insurmontable pour qui sait manier la ficelle et orienter ses cris pour que le ou la destinataire du message puisse tirer un maximum d'informations de l'écho que lui renvoient les murs d'enceinte.

Le réseau est bien organisé: les détenus peuvent compter, sauf inimitiés ou jalousie, sur la collaboration de leurs compagnons d'infortune pour faire passer la missive d'une fenêtre de cellule à l'autre. «Si l'itinéraire est court-circuité par un type qui nous a dans le nez, on fait passer le message par un autre relais», explique Reto. Compte tenu du grand nombre de nationalités représentées – une soixantaine – certains détenus font même office, au passage, de traducteurs.

«Nous sommes conscients que de tels échanges entre pensionnaires sont fréquents, mais il est difficile de les éviter. Champ-Dollon est relativement sûre en matière de sécurité, mais elle est une véritable passoire pour ce qui est de la communication entre les unités», estime le juge d'instruction genevois Jacques Delieutraz.

«Situation viable»

Dans sa conception initiale, Champ-Dollon devait être construite par étapes pour avoir, à terme, un quartier de femmes séparé de celui des hommes. Idée qui a été ressortie des tiroirs il y a une dizaine d'années, sans résultats concrets à ce jour. En vingt-cinq ans, la volonté politique s'est émoussée et les moyens financiers pour réaliser ce projet ont été plus difficiles à obtenir. Les détenus continueront ainsi à jouer avec les murs du bâtiment pour échanger mots doux ou revanchards avec leurs collègues de l'autre unité.

Remédier à cette situation n'est pas, pour Guy Savary, la première des priorités: «La proximité actuelle des quartiers hommes et femmes est viable en l'état. Il y a d'autres urgences, comme créer des salles de formation, donner davantage de place à la bibliothèque, aux services aumôniers et social, ou encore mettre sur pied de nouveaux ateliers pour les détenus.»

Le contenu des petits paquets et enveloppes qui parcourent les murs n'est pas toujours rose. Mais les gardiens veillent. A la recherche de stupéfiants, d'objets dangereux ou volés, du produit d'un racket, de plans d'évasion, les surveillants procèdent à des fouilles systématiques et régulières des cellules et interceptent les messages. «Nous portons une grande attention à ce qui s'échange et sanctionnons les contrevenants», déclare Guy Savary. «Pour ce qui est de l'écho, nous n'avons en revanche aucun moyen d'intervenir», lâche un gardien posté au pied du mur d'enceinte.

* Prénoms fictifs.