Il y a deux ans, le 28 avril 2011, Erhard Loretan chutait mortellement dans la face du Grünhorn (Alpes bernoises), encordé à sa compagne qui, elle, a survécu à l’accident. Ecrivain et chroniqueur spécialiste de la montagne, Charlie Buffet est parti sur les traces de l’alpiniste fribourgeois, considéré par ses pairs comme l’un des plus grands de son siècle. Il a pris le temps d’écouter les proches du Gruérien pour capter l’homme dans toute sa complexité. D’une plume talentueuse, il restitue un portrait lumineux et délicat du génial lutin de Crésuz. Une vie suspendue 1 sera en librairie le 7 mai. L’ouvrage se lit comme un puissant hommage à l’«artiste des cimes».

Le Temps: Deux ans après la mort d’Erhard Loretan, que cherchiez-vous en lui consacrant un livre? Charlie Buffet: Pour moi, il y avait deux moitiés dans la vie d’Erhard. Le formidable alpiniste, dont je pensais savoir à peu près tout après la parution de l’excellent livre qu’il a publié avec le journaliste suisse Jean Ammann. Et l’autre moitié, celle de l’homme, mystérieuse et parfois sombre, dont on m’avait parlé par bribes après la perte accidentelle de son bébé. Mon intuition était qu’il y avait une grande cohérence dans sa biographie. Entre l’homme qui s’est réalisé en montagne et l’homme qui a affronté une tragédie, il y avait un seul personnage et deux visages que je voulais réconcilier.

– On ne peut donc pas séparer l’alpiniste et l’homme?

– Exactement. Erhard était viscéralement alpiniste et amoureux de la montagne. J’ai été surpris de saisir à quel point ce qu’il a vécu en Himalaya était dur et l’avait fait souffrir. Je savais qu’il avait souvent mal au crâne, qu’il avait vécu l’horreur à la mort de son ami Pierre-Alain Steiner, et ensuite eu sa traversée du désert. Or, il parlait toujours de ses épreuves avec humour, à coups de pirouettes. L’homme avait la légèreté qui caractérisait le style de l’alpiniste. Mais derrière cette légèreté de lutin, il y avait une personne grave, réfléchie, traversée d’angoisses et de doutes. Le héros Loretan qui croquait les 8000 comme des cacahuètes était profondément humain.

– Vous évoquez sa consommation de médicaments en Himalaya. Sans doute est-ce courant à ces altitudes, mais les alpinistes n’en parlent jamais…

– Les livres d’alpinistes sont des récits de sommets. On ne raconte pas l’attente, l’ennui, l’inconfort, les insomnies, la litanie des médicaments. C’est pourtant le quotidien de l’Himalaya. Dans la vie d’Erhard à la conquête des 8000, il n’y a presque pas une journée sans aspirines ou somnifères. Comme il n’y a pas une journée sans doutes ni angoisses. Erhard, un hypersensible, souffrait de l’éloignement de ceux qu’il aimait. Prendre conscience du poids de l’angoisse et des souffrances qu’il a endurées donne encore plus de valeur à sa légèreté quand il revenait, toujours tellement modeste et drôle.

– Comment avez-vous procédé pour cerner le personnage?

– Ma difficulté a été de trouver la voix d’Erhard. Ma méthode a été celle du mille-feuille. Je suis parti de ses deux livres, le premier2 écrit avec Jean Ammann et le deuxième3, peu connu, où il a consigné ses réflexions sur la montagne. Il était intuitif, mais il était concerné par l’évolution de l’himalayisme et l’éthique de l’alpinisme. La deuxième couche, ce sont ses carnets de courses, une clé du livre. La troisième, mes souvenirs d’une rencontre lumineuse avec lui, en 1995. La quatrième, les témoignages de ses proches, que j’ai pris le temps d’écouter après son décès.

– Votre démarche allait rouvrir des blessures. A-t-elle été comprise?

– Certaines personnes ont essayé de me dissuader. Mais les plus proches d’Erhard m’ont encouragé. Ma démarche leur parlait. Eux aussi éprouvaient ce besoin de réconcilier les deux Erhard: l’homme blessé et exposé au public à la mort de son bébé, qui avait tant choqué; et l’homme admiré et reconnu pour ses exploits en montagne.

– «Un trésor», dites-vous de ses carnets. Que nous apprend son assiduité à écrire jusque dans les situations les plus extrêmes?

– Ses carnets d’expéditions, c’est sa voix d’alpiniste. Le récit qu’il ramène de sa traversée de l’arête des Annapurna est si parlant que je l’ai retranscrit intégralement. Erhard a emporté le petit carnet noir à coins rouges au fond de son sac, lui qui s’allégeait du moindre gramme… Cela nous dit la valeur qu’il conférait à ses mots. A 7500 mètres, le vent rugit, mais, coincé sous la tente, il trouve l’énergie de livrer des anecdotes et ses pensées du moment avec une sincérité étonnante. A peine de retour au camp de base, il se remet à l’écriture et le ton est apaisé. Ses mots ont voyagé à 8000 mètres, leur densité est saisissante.

– Vous avez parlé avec trois femmes qui ont partagé sa vie. A vous lire, on devine qu’il était sentimental et soucieux de protéger sa liberté d’alpiniste. Etait-il, comme on le dit souvent des grands alpinistes, un handicapé affectif?

( Long silence ) Dans un Passe-moi les Jumelles de 1995, le journaliste Benoît Aymon interpelle Erhard sur ce sujet. Il s’en sort d’une pirouette: «Bonne question, il y aurait beaucoup à dire…» Puis il parle de tout autre chose. Erhard est connu pour avoir exposé en public des choses très intimes. Il parlait de la mort avec naturel et sincérité. En revanche, il a toujours dressé un mur protégeant sa vie sentimentale. J’ai choisi de ne pas le trahir. C’est peut-être frustrant, mais j’ai respecté son jardin secret.

– Vous mettez en exergue une filiation entre Erhard Loretan et Hermann Buhl. Expliquez-nous.

– Depuis qu’il avait lu, adolescent, le récit de son ascension dramatique au Nanga Parbat en 1953, il en avait fait son héros. J’ai relu ce texte, ainsi que le joli portrait que fit de Buhl son compagnon d’expédition, Kurt Diemberger. J’ai été frappé par la grande ressemblance physique et morale entre Loretan et Buhl. L’Autrichien était un gamin chétif à qui on avait dit qu’il ne ferait jamais d’alpinisme. Il s’est rebellé contre cette image dans laquelle on l’enfermait. Il réalisa des ascensions solitaires virtuoses. Erhard est aussi un petit gabarit. Enfant, il en souffre peut-être un peu. Or, il trouve dans sa petite taille un avantage qu’il transcende pour devenir un grimpeur à l’agilité époustouflante. La correspondance ne s’arrête pas là. Les deux ont une passion brute et exclusive pour la montagne; les deux ont un caractère bien trempé, ils sont des types pas faciles à vivre pour leur entourage; les deux sont littéralement transportés par la montagne. Leur approche identique de l’alpinisme a une dimension artistique: une voie compte pour son esthétique, la pureté de la ligne suivie, ils ont l’amour du beau geste.

– Qu’est-ce qui distingue Erhard Loretan des autres géants qui ont marqué l’histoire de l’alpinisme?

– Reinhold Messner a inspiré Erhard, mais Erhard est singulier, en ce sens qu’il a tracé sa voie comme il l’entendait, sans concession. Et il est resté fidèle à sa ligne après avoir atteint la célébrité. Peu après avoir bouclé le grand chelem des 8000, il a dit non à des sponsors qui lui proposaient beaucoup d’argent pour tenter l’enchaînement des quatorze 8000 la même année. Fuyant la célébrité, il a préféré partir en toute discrétion en Antarctique, où il retrouvait le bonheur qu’il avait un peu perdu lors de ses deux dernières expéditions himalayennes. Quand on écrira l’histoire de l’alpinisme avec plus de recul, on dira sans doute que Messner a été le précurseur, qu’il a fait tomber des barrières mentales en transposant le style alpin en Himalaya. Erhard a sans doute moins bouleversé l’alpinisme, mais ses ascensions spectaculaires à l’Everest, à l’Annapurna ou au Cho Oyu ont époustouflé ses pairs. Elles ont ceci de singulier qu’elles étaient aléatoires, tant elles supposaient un engagement hors norme. J’ose la comparaison: ce sont des œuvres d’art. Je ne suis pas certain qu’il y ait un avenir pour des tentatives si radicalement audacieuses.

– L’«artiste des cimes» avait un mécène aussi discret que lui. Un modèle rare dans ce milieu?

– Erhard avait conscience de sa grande chance de pouvoir compter sur la générosité d’un mécène qui finançait ses expéditions. C’était, en effet, plutôt une exception. Sinon, il vivait simplement, sans toutefois être un ascète. Il prenait un travail de charpentier pour un mois ou des travaux acrobatiques. Il avait cette liberté de ne pas avoir d’énormes besoins. Jamais il ne s’est laissé prendre par la course à la notoriété et à l’argent. Si des mécènes concevaient d’investir dans l’alpinisme comme ils le font dans la culture, le message serait beau.

– Qu’est-ce qui rendait Erhard Loretan tellement attachant?

– A l’interview ou en course avec un client, il était toujours lui-même: simple, disponible, plein d’humour, libre. Sa liberté a été jusqu’au point d’accepter de changer. Sur la fin de sa vie, il a évolué vers un alpinisme de partage, et il en était heureux.

– Quel héritage laisse-t-il aux amoureux de la montagne?

– Erhard incarne un alpinisme de liberté et de création artistique. Cet esprit a encore des adeptes, mais on les entend peu. Beaucoup de jeunes, idéalistes et très forts, écument des voies magnifiques, cotées extrêmement difficiles, sur un 6000, au Népal ou au Pakistan, plutôt que de s’aventurer sur les voies des 8000 prises d’assaut par les expéditions commerciales. Ces puristes, reconnus par leurs pairs, ne recherchent pas la notoriété. C’est très bien comme ça.

1. Editions Guérin, Chamonix, 2013. L’auteur dédicace au Salon du livre, stand Gallimard H870, les 3 mai (15h-16h30) et 4 mai (10h-12h).2. Les 8000 rugissants. Fribourg, La Sarine, 1996.3. Himalaya – Regards, Ansichten, Reflections. Fribourg, La Sarine, 1998.

«Buhl et Loretan ont la même approche: une voie compte pour son esthétique, la pureté de la ligne suivie»