Petit, il ne rêvait pas de journalisme. Aux pesanteurs du monde, il opposait une forme rêveuse d’élévation. Sa chambre était remplie de maquettes et posters d’avion.

Il était enfant unique, s’inventant des compagnons de jeux, parlant seul, croyait-on, alors qu’il s’adressait aux passagers du ciel. Il a vu très tôt au cinéma L’Étoffe des Héros (1983) de Philip Kaufman, l’épopée des premiers pilotes d’essai US, du premier passage du mur du son aux premiers voyages spatiaux habités.

Presque au bout de son rêve de gosse

Eric Guevara-Frey est allé presque au bout de son rêve de gosse: devenir pilote. En 1998 il a rejoint l’École de l’Air à Zurich mais n’a pas achevé sa formation. «Le plus dur pour un pilote c’est de faire demi-tour, c’est ce que j’ai fait parce qu’à l’époque il y avait trop d’incertitudes dans cette branche.»

Sa licence n’est pas perdue pour autant, il lui suffirait de replonger dans les bouquins et dans un cockpit pour vite redécoller. Il y pense même s’il a pour l’heure beaucoup à faire ici bas. La semaine passée, il a vécu pleinement son métier de journaliste. Trump à la Maison Blanche, ce type de «big breaking news» galvanise l’homme de radio qu’il est devenu.

Solide carnet d’adresses

«On fait aussi ce job pour couvrir de tels événements», confie-t-il. Toute une rédaction mobilisée, sa chaîne (RTS la1ère) mise en édition spéciale, coups de téléphone ici et là, recueillir des témoignages, des commentaires, des analyses, décrocher mercredi matin en exclusivité l’interview de Walid Phares, un libano-américain conseiller diplomatique de Donald Trump. Eric qui fut de 2010 à 2014 le correspondant de la RTS à Washington possède un solide carnet d’adresses.

Retour des années en arrière. Papa est interprète de conférences internationales. Maman est cheffe de cabinet d’une organisation internationale. Ils voyagent beaucoup. Le monde entre ainsi au domicile familial genevois de Versoix, sous forme d’échos de voyages et de récits polyglottes.

«Un lien avec mon pays»

Après la tentation de l’air, Eric se pose à l’Uni de Genève, en sciences-po. Il s’imagine journaliste correspondant à l’étranger, pour restituer à son tour ce qui se dit et se vit ailleurs, «être quelque part un lien avec mon pays». Radio Lac, partenaire de la RSR «et excellente école», le recrute comme stagiaire en 2002.

Il aime avant tout la radio, les voix, le son, la prise d’antenne, l’immédiateté, parler aux gens. Ses modèles: Christian Jacot-Descombes, Pascal Decaillet du temps de Forum et Fabrice Drouelle, ex-présentateur du 13/14 sur France Inter.

Rude période

En 2006, Eric Guevara-Frey est producteur des news de la matinale sur la 1ère et présente le journal de 7h. Belle mais rude période, «une discipline quasi-militaire pendant quatre années». Se coucher quoi qu’il arrive à 19h30, se lever à 1h30, rallier l’avenue du Temple à Lausanne à 2h30. «Tout était encore éteint, j’allumais la lumière et j’ouvrais la machine avec une petite équipe. Il fallait traiter tout ce qui s’était passé durant la nuit» résume-t-il.

Deux bébés et un déménagement en septembre 2010. Direction: les USA en qualité de correspondant de la RSR. Son épouse accepte de mettre brièvement en parenthèse sa carrière de neuropsychologue. Ils s’envolent avec les jumeaux, une fille et un garçon, tout juste nés.

Aux Etats-Unis des gens ouverts, pas bornés

Il y couvre la réélection de Barak Obama, les attentats de Boston. Il explique: «Le job d’un correspondant est de casser les clichés. J’ai découvert aux États-Unis des gens ouverts, pas bornés, curieux notamment de la Suisse. Rien de plus faux que de dire que les Américains sont superficiels. Ou alors il faut dire que les Suisses sont eux aussi superficiels sauf qu’en plus ils font la gueule».

Ses plus beaux «coups»: une longue interview de l’ancien président Jimmy Carter et une rencontre avec Clint Hill dont le nom ne dit rien à personne mais que la planète entière connaît: c’est ce garde du corps qui grimpe sur la Limousine de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas pour protéger Jackie d’éventuelles autres balles.

Devant un feu de cheminée avec un membre de la Cour suprême

Il se souvient aussi d’un entretien avec Stephen Breyer, le juge de la Cour suprême, «devant un feu crépitant, atmosphère irréelle et feutrée au cœur du pouvoir américain». Retour en Suisse en 2014. Le monde subit des remous, la Russie, l’Ukraine, l’émergence de Daesh. Patrick Nussbaum, le patron de l’actualité radio à la RTS, juge qu’il faut ouvrir une tranche internationale le matin.

Ce sera en 2014 Tout Un Monde à 8h10 qu’Eric va animer et co-produire avec Patrick Chaboudez. «Un travail d’équipe, on bosse avec la rubrique Inter et tous nos correspondants» indique Eric. Une belle réussite. L’horaire était improbable mais il fonctionne. Eric Guevara-Frey et Patrick Chaboudez, huit années d’expatriation à Washington à eux deux réunis, ont passé toute la semaine passée sur le pont, celui du Titanic en l’occurrence tant le choc fut brutal.

Eric décrypte ainsi le scrutin: «C’est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Même si le comptage n’est pas tout à fait achevé, elle a rassemblé autant de voix en chiffres absolus que John Kerry en 2004, mais dans le même temps la population américaine a gagné environ 50 millions d’habitants. La base démocrate n’est donc pas sortie pour aller voter».


Profil

1978: naissance à Genève

1998: licence de pilote

2002: commence le journalisme dans la rédaction commune RSR-Radio Lac à Genève

2009: naissance de ses deux enfants.

2014: visite son 44e Etat américain, rentre en Suisse, reprend Forum puis lance Tout Un Monde.