«On peut survivre avec cinquante mots, mais c’est tellement moins amusant»

Académicien et Prix Goncourt en 1988, Erik Orsenna a consacré des ouvrages merveilleux à la langue française. Son dernier, «La Fabrique des mots», a ravi ses lecteurs. Cet hédoniste défend une orthographe porteuse de sens

Samedi Culturel: L’ère numérique fait-elle du bien à la langue française?

Erik Orsenna: Je dois vous répondre oui et non. Oui, parce qu’on n’a jamais autant écrit, on passe son temps à s’envoyer des messages. Les SMS sont une des inventions de la modernité que je chéris le plus. Ils ont ravivé ma vie personnelle et érotique. Car les autres n’ont pas mon pouvoir sur les mots. La chanson francophone vit une période de regain magnifique, j’adorerais me changer en Stromae et avoir écrit «Papaoutai»; cette passion pour la langue française existe encore partout. La grammaire est une chanson douce s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires! Mais je suis aussi accablé par tous ceux qui utilisent tant de mots anglais tout le temps. L’anglais n’est plus une langue étrangère, il est devenu aussi indispensable que le permis de conduire ou les ordinateurs. Mais ces grosses salades qui mélangent tout aujourd’hui m’accablent. La question de l’identité est malmenée aujourd’hui. Il n’y a plus de franc, les frontières sont ouvertes, les armées européennes partagent la surveillance des frontières… Ce sont les critères de la nation qui sont mis en cause. Mon pays, c’est la langue française, la francophonie, que je vais à nouveau explorer pour mon prochain conte.

Quel sens a pour vous l’orthographe: code social, outil technique, vêtement de la pensée?

Bien sûr, c’est un code social, mais il y en a d’autres, il n’y a pas de société sans codes. Il y a un élément d’arbitraire, mais dans la majorité des cas l’orthographe est une aide à la précision. Supprimez les accents d’un texte et il devient très difficile à lire. Quant à la ponctuation, ce sont les typographes qui l’ont inventée pour faciliter la lecture; en latin, tous les mots étaient attachés et c’était très difficile. Je n’ai pas une orthographe exemplaire, j’ai une grande indulgence pour les doubles consonnes, cela ne touche pas au sens. Mais écrire «ou» pour «où» touche au sens. Il ne faut pas renoncer à cette difficulté. Cette complication est la marque du plus précis, et la précision est l’alliée du plaisir. Vous voyez, je suis tout sauf un baba cool!

Vous aimez beaucoup faire passer votre amour de la langue…

Quand je vais dans des classes, j’organise des championnats de lettres d’amour et de lettres d’insultes. Je gagne en général, et j’explique qu’on ne peut pas se contenter de dire «trop belle» ou «bouffon». Si on fait des efforts, on va vers des plaisirs bien plus grands. Et c’est l’objectif de la vie, non? Ce serait triste s’il n’y avait qu’un seul vin. On peut survivre avec cinquante mots, mais c’est tellement moins amusant! Il faut faire des efforts pour être heureux, on ne peut pas avoir tout tout de suite. Sans les mots, jamais les filles n’auraient fait attention à moi, avec mon physique. Mais je trouve d’autres mots, et là, tout d’un coup, je les intéresse…

Les mots, c’est le pouvoir?

Bien sûr!