C'est un livre ambigu que publie ces jours-ci le sexologue genevois Georges Abraham, pionnier, avec Willy Pasini, de sa discipline en Suisse et en Europe: avec son titre grand public*, l'ouvrage se présente comme un énième guide à la galipette épanouie pour couples désireux de faire leurs devoirs de vacances. Il contient d'ailleurs quelques informations intéressantes (saviez-vous que, selon les toutes dernières recherches, le point G serait en quelque sorte le dos du clitoris?). Mais le propos du sexologue est sombre lorsqu'il dresse, à travers l'érotisme, un état des lieux catastrophé du rapport entre hommes et femmes. De la crise jaillira le renouveau, assure-t-il. Peut-être, mais en attendant, il est plus question de douleur que de plaisir.

Le Temps: Vous écrivez que le sexe trop explicite, banalisé, met l'érotisme en danger. Des livres comme le vôtre, et les articles qui en parlent, ne participent-ils pas de ce mouvement?

Georges Abraham: Peut-être sommes-nous complices. Ce qu'il y a, c'est que nous sommes tous curieux face au grand mystère de l'érotisme. Et ce mystère demeure, basé sur un paradoxe: lorsqu'on croit que tout est dévoilé, on s'aperçoit que ce dévoilement même cache autre chose. Mon livre s'intitule Tout savoir sur l'érotisme de l'homme et de la femme, c'est une option d'éditeur. En réalité, il faudrait écrire: «Presque tout savoir…»

– A vous lire, l'un des grands mystères actuels est celui de la disparition du désir.

– C'est un phénomène massif. La situation type est celle de la jeune femme qui vient consulter et qui dit: j'aime mon compagnon, je veux continuer de vivre avec lui, mais je n'ai pas envie de faire l'amour, aidez-moi.

– Que lui répondez-vous?

– Je lui demande: avez-vous envie d'avoir envie? Cinq pour cent seulement de ces patients avouent que non. Quant aux autres, je crois qu'ils cherchent, plus que le plaisir, la normalité. Il me semble que ce désarroi pourrait être porteur de potentialités positives. Les couples devraient essayer d'aller au bout de ce non-désir, accepter un moment de réflexion, qui contient peut-être le début d'autre chose.

– Un couple qui ne fait pas l'amour, est-ce si grave?

– Bien sûr que non, on peut parfaitement vivre heureux sans faire l'amour. Le problème est ailleurs. Je crois que l'érotisme est toujours là, mais il se déplace. La preuve: parallèlement à la chute du désir, disons, normal, on observe une augmentation des comportements pervers.

– N'est-ce pas une impression, due au fait que ces comportements sont plus visibles?

– On peut évidemment se poser cette question. Tout comme pour la chute du désir, il n'existe pas de statistiques qui permettent de trancher. On ne peut notamment pas se baser sur les statistiques des consultations, puisque les pervers trouvent qu'ils vont très bien et donc ne consultent pas, sauf lorsqu'ils viennent se raconter pour, disent-ils, «faire progresser la science». Disons que c'est ma conviction, basée sur mon expérience et mes observations: les comportements pervers augmentent. La pédophilie notamment, le sadomasochisme aussi, premier au hit-parade. Le nombre des rencontres SM est en hausse en Suisse et les producteurs de porno expliquent que, s'ils veulent vendre, ils ne peuvent plus se contenter de montrer une belle fille qui fait l'amour. Il faut qu'il y ait soit un inceste avec un enfant, soit un travesti, soit la panoplie sado-maso.

– Que cherchent les pervers?

– Des sensations fortes. Ce sont, en quelque sorte, des drogués. Une femme m'expliquait que, lorsqu'elle atteignait un certain degré de douleur, elle sentait enfin son corps exister.

– Est-ce parce que, comme vous l'écrivez, la douleur est la «langue maternelle» de l'être humain, et le plaisir un luxe rare, une «langue apprise»?

– Dans le cerveau, les centres du plaisir, de la douleur et de l'angoisse se superposent et se confondent. Dans ces conditions, la douleur a la partie belle: elle est plus fréquente, plus accessible, plus durable. C'est aussi, effectivement, la sensation première dans l'histoire de l'homme. Avec les conditions de vie difficiles qui étaient les leurs, nos ancêtres ont passé bien plus de temps à souffrir qu'à avoir du plaisir. Le plaisir lui, est plus difficile à atteindre, plus évanescent.

– Vous affirmez que la perversion sexuelle reste majoritairement le fait des hommes. N'est-ce pas parce que certains comportements, comme l'exhibitionnisme, sont beaucoup mieux acceptés socialement de la part des femmes?

– C'est vrai. On observe aussi que si le pervers sexuel est presque toujours un homme, la proportion s'inverse en termes de troubles alimentaires. Je suis enclin à considérer l'anorexie mentale comme une forme de perversion féminine: le centre de fixation corporelle perverse serait déplacé chez elle de la zone génitale vers l'estomac.

– Mais d'où vient donc cette désérotisation générale qui amène à des comportements aussi tristes?

– Les couples vivent en quelque sorte l'heure de vérité. Avant, il y avait tout un rituel qui alimentait l'érotisme. L'homme faisait sa cour, la femme résistait, tout ce jeu durait longtemps et se terminait par un acte sexuel pas forcément extraordinaire, mais ce n'était pas important: lui avait la conviction d'avoir joué son rôle de conquérant, elle celui de la résistance jusqu'à la dernière minute. Aujourd'hui, tout cela est balayé: elle accepte sans histoires, se déshabille toute seule. Tout est concentré sur l'acte sexuel lui-même. L'enjeu, c'est de démontrer sa capacité à gérer le plaisir. L'affaire est devenue technique, comme dans d'autres domaines: dans une société technologique, les beaux parleurs n'impressionnent plus personne.

– Estimez-vous que l'homosexualité a augmenté ces dernières années?

– Oui, indiscutablement. Peut-être pas l'homosexualité claire et entière des couples qui luttent pour le mariage. Mais celle des gens qui cherchent des sensations, des élans affectifs, et pour qui le fait d'être femme ou homme n'a plus beaucoup d'importance. Il faudrait plutôt dire que la bisexualité a augmenté, ou encore la quête de l'ambiguïté.

– A ce propos, les prostitués travestis sont devenus des figures familières, et même sympathiques, comme dans le dernier film d'Almodovar, «Tout sur ma mère». On sait tout d'eux. Mais qui sont leurs clients, que cherchent-ils?

– J'ai interrogé quelques clients de prostitués travestis. J'ai entendu deux sortes de choses. Pour les premiers, tout se joue sur l'ambiguïté: ils savent qu'ils ont affaire à un homme, mais font semblant de ne pas savoir et le travesti joue le jeu. Pour une autre catégorie de clients, il est important de voir l'excitation du prostitué. Je suis hétérosexuel, disent-ils, mais là enfin, j'ai un partenaire qui participe. Chez ceux-là surtout, le désarroi vis-à-vis des femmes me semble clair.

– Cela est assez déprimant!

– L'univers érotique vit, c'est vrai, une grande secousse, on pourrait dire une décadence. Mais je suis optimiste. Je pense que de cette crise peut surgir quelque chose de neuf. Mon propos n'est pas tant de livrer des modes d'emploi du sexe que de susciter une réflexion chez le lecteur.

* TOUT SAVOIR SUR L'ÉROTISME DE L'HOMME ET DE LA FEMME, par Georges Abraham, Ed. Favre,

Lausanne, 1999, 190 pages.