«Je suis heureux d'être en vie. Je vais bien. Par chance, je suis taillé dans du bois dur.» Rescapé d'une chute de séracs à proximité du sommet du K2 (8611 mètres), l'alpiniste italien Mario Confortola, 37 ans, est un miraculé. Souffrant de graves engelures, il n'a pu rejoindre le camp de base que mardi, cinq jours après le drame, survenu le vendredi 1er août. De là, il a été transporté hier par hélicoptère vers le dispensaire militaire de Skardu, au Pakistan. Onze alpinistes - trois Coréens, deux Népalais, deux Pakistanais, un Serbe, un Irlandais, un Norvégien et un Français - n'ont pas eu sa chance. Ils ont disparu dans ce qui constitue l'un des plus meurtriers accidents dans l'Himalaya.

«C'était dur, c'était effroyable», a raconté le grimpeur italien, qui aura passé cinq jours dans les conditions extrêmes de la haute altitude. Deux autres alpinistes, de nationalité hollandaise, ont aussi survécu aux événements confus qui se sont produits 350 mètres sous le sommet. Leurs témoignages ne permettent pas encore de reconstituer avec précision les circonstances du drame. Mais les grandes lignes sont connues. Il semble bien que de graves erreurs d'appréciation ont été commises par des grimpeurs obnubilés par le sommet, mais manquant sans doute d'expérience.

Au total, 22 alpinistes engagés dans différentes expéditions commerciales ont atteint le K2 le jour du 1er août. Plusieurs cordées n'ont pas rebroussé chemin quand une avalanche de glace a emporté cinq montagnards au niveau du Goulot de la bouteille (Bottleneck), un passage délicat où un seul pas de travers peut projeter l'alpiniste sur la face sud de la montagne. La chronique du K2 est terrifiante: plus de 70 personnes ont déjà trouvé la mort à cet endroit.

Ce 1er août 2008, les blocs de glace ont sectionné les cordes fixes posées par les expéditions pour franchir le Goulot de la bouteille. Plusieurs alpinistes en ont été retardés. Quand les derniers ont atteint le sommet, la nuit allait tomber! Sur le chemin du retour, certains se sont perdus. «Chacun descendait à toute allure, sans savoir où il allait. Certains se sont engagés sur la mauvaise voie et ont disparu», a raconté un des trois rescapés. D'autres ont buté sur le passage rendu infranchissable. Il leur a fallu bivouaquer dans la zone de la mort, à plus de 8200 mètres. Tous n'ont pas supporté l'épreuve.

La légende du K2 commence justement par un terrible bivouac, sous le Goulot de la bouteille. Le 30 juillet 1953, l'Italien Walter Bonatti doit passer une nuit infernale, dans la neige, à 8100 mètres d'altitude, à laquelle il survivra. Le lendemain, deux autres membres de son expédition seront les premiers à atteindre le deuxième plus haut sommet du monde, entre-temps désigné «Montagne des montagnes» par le plus grand alpiniste de tous les temps, Reinhold Messner.

L'histoire du K2 est parsemée de drames qui ont taillé sa réputation de sommet le plus dangereux des quatorze pics de 8000 mètres. Les drames, c'est presque une constante, se déroulent sur le chemin du retour.

La légende du K2 doit beaucoup aux faits dramatiques de l'été 1986. Pour la première fois, le Pakistan a desserré les droits d'accès au sommet. Neuf expéditions sont au camp de base. Entre les 23 juin et 4 août, 27 alpinistes atteignent le sommet, soit davantage en quarante jours que depuis la première ascension. Des alpinistes chevronnés sont là, avec de folles ambitions: le couple Maurice et Liliane Barrard; Michel Parmentier; l'Anglais Alan Rouse; l'Autrichien Kurt Diemberger, la Polonaise Wanda Rutkiewicz. Le 23 juin, les Barrard atteignent le sommet dans un état d'épuisement. A la descente, ils s'arrêtent à 8400 mètres, restent prostrés dans leur tente, puis sont gagnés par la tempête. Ils ne redescendront plus.

Un mois plus tard, l'histoire se répète. Cinq alpinistes d'un groupe hétéroclite de sept grimpeurs chevronnés périront dans des conditions semblables. Lenteur inexplicable, décision absurde de bivouaquer dans la zone de la mort. L'attirance pour le sommet aura été la plus forte. Rescapé après 5 jours passés dans la tempête à 8200 mètres, Kurt Diemberger fera le récit dantesque de ce drame, où il perdit sa compagne, Julie Tullis, et son ami Alan Rouse.

Cet été meurtrier de l'année 1986, 13 personnes sont mortes au K2, dont 10 après avoir réussi le sommet. Dans les cinq années suivantes, cinq «summitters» sont morts en descendant la montagne. En 1995, six alpinistes, dont la Britannique Allison Hargreaves qui venait de réussir la première féminine de l'Everest sans oxygène, ont été cueillis par une violente tempête au-dessus du Goulot de la bouteille, sur le chemin du retour. Tous sont morts.

Le drame du 1er août 2008 relance surtout la controverse sur les expéditions commerciales. Trop de ces cordées manquent d'expérience pour affronter l'imprévu et les pires conditions. Jamais en reste pour dénoncer ces excès, Reinhold Messner a averti solennellement: «D'autres drames de cette dimension sont prévisibles si le déferlement d'expéditions commerciales sur le K2 ne cesse pas.»