Au moindre jour de congé, des hordes de Parisiens fuient leur ville pour se mettre au vert en province. La maison de campagne est pour eux ce que la datcha est aux Russes, ou le chalet aux Suisses: un moyen d'échapper au tumulte du monde, de goûter les joies simples de la vie au grand air, de cultiver la nostalgie d'une ruralité hors du temps.

Les activités de ces séjours champêtres sont frugales, presque austères. On cueille des pommes, on coupe du bois, on se promène le long des étangs. Autant de petits riens, dont de nombreux écrivains se sont efforcés de chanter l'ineffable douceur. Peu y sont aussi bien parvenus que Marcel Proust - le plus grand, peut-être, de tous les romanciers français. Jusqu'à l'âge de 9ans, dans les années 1870, il passa ses vacances à Illiers, le Combray de sa monumentale Recherche du temps perdu.

Méconnu des touristes, le bourg a pieusement conservé le souvenir de l'écrivain. On visite la maison de sa tante, la chambre à coucher d'où il guettait les conversations des adultes, le jardin minuscule. Pourquoi ces lieux si humbles, alors que sa famille était riche? «Désirs de Parisiens», déjà, suggère la guide Amélie Marin. A la vue de ces reliques, on mesure mieux le tour de force de Proust: avoir tiré d'un monde disparu, irrémédiablement vieillot, l'univers intemporel et toujours chatoyant de la Recherche.

Non loin de là, le Pré Catelan, un jardin public dessiné par son oncle, évoque bien le décor délicat où grandit l'écrivain. On peut acheter les fameuses madeleines en forme de coquille Saint-Jacques à la boulangerie du village. L'église a conservé le clocher qui impressionnait si fort Proust enfant.

En revanche, on n'y trouve pas trace des vitraux qui ont inspiré certains passages de la Recherche («et tous étaient si anciens qu'on voyait ça et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu'à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre»). Proust a emprunté ses descriptions à d'autres édifices, notamment la cathédrale d'Evreux. Plus près d'Illiers, l'église de La Ferté-Bernard a conservé de ces verrières aux teintes sanguinolentes, dont les «impalpables irisations» enchantaient le jeune Marcel.

Et puis, il y a la campagne. Les érudits n'ont jamais réussi à retracer l'itinéraire exact des promenades qu'effectuait la famille Proust. Mais certains lieux ont été identifiés: le château de Villebon, par exemple, est le Guermantes du roman. Ceinte d'un haut mur, cette propriété de brique rose dit assez le caractère aristocratique de la société où évoluait Proust. Le hameau voisin ne semble pas avoir bougé depuis la Belle Epoque.

Verdoyant et bucolique, le paysage s'ouvre ensuite sur des visions futuristes: silos géants, éoliennes, champs immenses... ces grands espaces ne manquent pas d'allure, mais ils n'ont plus grand-chose à voir avec ce qu'a connu Proust. Pour plus d'authenticité, direction le Parc naturel régional du Perche, qui commence à quelques kilomètres d'Illiers.

Drôle de région que le Perche. Aux confins de la Normandie, de l'Ile de France, des Pays de la Loire et du Centre, elle est à la fois nulle part et au milieu de tout. Dans ce pays vallonné, on retrouve la campagne française d'avant le remembrement, cette réforme agraire qui, dans les années 1960, a permis l'avènement de l'agriculture intensive. Protégé, le Perche a tout du phantasme pour gentleman farmer: haies séculaires, grands arbres isolés, chemins creux et petites routes qu'on s'imagine parcourir à cheval ou en Jaguar de collection.

L'automne y offre le genre de plaisirs fugaces chantés dans la Recherche: cueillir de pleines poignées de mûres le long des sentiers, caresser les roses sauvages et les cyclamens, admirer les murs rougeoyants de vigne vierge ou la robe argentée des Percheron, ces chevaux emblématiques de la région. La nuit, la faible population et l'absence de ville importante permet d'observer des ciels étoilés dignes de la haute montagne.

La main de l'homme a aussi épargné de vastes lambeaux de la forêt qui recouvrait la France avant le défrichage du Moyen Age. On peut y marcher des heures sans croiser personne, à la recherche de chênes centenaires, de fontaines romaines ou de dolmens, réminiscences d'un passé païen dont Proust se sentait proche. «Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, une chose inanimée [...]», écrit-il, comparant ces esprits prisonniers aux souvenirs enfouis qu'une impression sensorielle - goût, son, parfum - vient soudainement libérer.

Jusqu'à présent, le tourisme a oublié cette région, volontiers qualifiée par ses habitants de «paradis sur terre». Mais certains d'entre eux, croisés en train de chercher des champignons ou de siroter un Campari sur leur terrasse, s'inquiètent d'une menace sournoise: la «lubéronisation».

Le terme désigne une invasion d'étrangers et de Parisiens, accompagnée d'une hausse de l'immobilier, qui transforme un morceau de rural profond en lieu à la mode. C'est ce qui s'est passé dans le Lubéron. Certains villages du Perche, comme La Perrière, en présentent les premiers symptômes: maisons restaurées, magasins coquets, restaurants cotés au Guide du Routard. Les habitués espèrent que le temps plus humide du Perche - il fait souvent beau l'après-midi, mais nuageux le matin - le protégera pour quelque temps encore.

Dans un manuscrit, Proust avait défini son idée du bonheur: «Quelle belle vie on pourrait mener avec une amie habituée au cheval, instruite en art gothique, avide de voyages.» Le Perche offre au moins deux éléments de cette équation. L'équitation y est reine, et quelques-uns des plus beaux monuments ogivaux de France sont à portée de main: les cathédrales de Chartres et du Mans, l'église de la Trinité à Vendôme, le donjon de Nogent-le-Rotrou, admiré par Victor Hugo.

Mention spéciale pour le château de Châteaudun, qui rivalise avec les châteaux de la Loire, mais voit passer infiniment moins de visiteurs. Admirer ses pinacles flamboyants à l'ombre des tilleuls, dans les senteurs du jardin médiéval, est sans doute la quintessence de l'expérience proustienne.