Cela peut être du grignotage compulsif. Ou du binge watching, cette manière frénétique d’enfiler plusieurs épisodes de séries TV. Ou encore du workaholism, cette immersion totale dans le travail. Sans oublier les jeux en ligne, le sport refuge, les addictions diverses ou la fascination pour les écrans, ces faux amis qui nous consolent pour mieux nous posséder.

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Cela peut même être «du jardinage, du bricolage ou des sorties», informe Adam Fartassi, psychothérapeute et hypnothérapeute qui, dans son blog, évoque ce dérèglement. «Du moment qu’une activité est pratiquée de manière excessive pour éviter de se confronter à une réalité, nous parlons d’«escapisme», tiré de l’anglais to escape qui signifie «s’échapper», détaille-t-il au téléphone.

Y a-t-il un public cible? «Oui, les femmes qui cumulent profession prenante et vie de famille sont particulièrement exposées. Comme elles n’ont plus d’espace à elles, elles se vengent sur la nourriture avec les conséquences que l’on sait pour leur santé», observe ce spécialiste installé à Bourges, qui analyse le phénomène et donne ses solutions.

Procrastination ou «escapisme»?

On est tous plus ou moins concernés. Déclaration d’impôts repoussée aux limites autorisées. Contrôle chez le médecin reporté d’année en année. Visite à la grand-tante différée au prochain été, etc. On remet tous au lendemain, voire au surlendemain, ce qui nous pèse. «C’est vrai, et d’ailleurs, la procrastination est une cousine de l’escapisme», reconnaît le thérapeute.

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La différence, c’est que, dans l’escapisme, la fuite est plus ciblée et inscrite dans un rituel souvent destructeur. «J’ai reçu des patients âgés qui, souffrant de solitude liée à des disputes familiales, jardinaient jusqu’à épuisement. Ou des mères de famille qui, pressées de tous côtés, ont trouvé un tel refuge dans la nourriture que leur poids a explosé. En fait, ce sont les conséquences qui signalent le mécanisme. L’escapisme en lui-même est une récompense gratifiante à court terme. Les personnes ne consultent que lorsqu’elles sont rattrapées par les dégâts de ce mauvais choix.»

Les signaux d’alerte

Adam Fartassi précise encore: «On fait tous du coping, c’est-à-dire qu’on trouve tous des manières de gérer nos stress quotidiens. Le sport, par exemple, est une ressource idéale pour évacuer nos tensions. L’escapisme survient quand le sport est pratiqué jusqu’à se blesser et que la personne ne peut plus s’arrêter, étant comme emprisonnée dans sa dérive.»

Justement, comment passe-t-on d’une pratique raisonnable à une pratique excessive? «Il y a trois facteurs qui font basculer l’individu, recense le spécialiste. L’épuisement, qui inhibe la réflexion. Le manque de recul qui empêche de repérer le hic ou le chagrin à l’origine de la fuite. Et une mauvaise estime de soi, qui amène le sujet à se dire «de toute façon, je suis condamnée au malheur, rien jamais ne changera, etc.».

Les aînés plus endurants

Mais l’«escapiste» peut aussi être simplement quelqu’un qui a du mal à gérer des frustrations. «Plus on a de capacités à encaisser des émotions négatives, plus on est susceptible de résister à ce mécanisme de défense. D’ailleurs, en général, les personnes âgées qui ont été éduquées pour traverser les situations ardues et se relever échappent à ce biais de la fuite. Pas toutes, cependant, car, parfois, la douleur est si vive qu’elles sont obligées de noyer leur chagrin dans une frénésie d’actions ou dans des addictions.»

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Les solutions à ce dérèglement? Déjà admettre que le temps ne changera rien au problème. Souvent, les «escapistes» comptent sur les mois et les années pour atténuer la contrariété qui les fait fuir. «C’est un mauvais calcul, car une douleur enfouie reste toujours vivace dans l’inconscient», note le thérapeute. La première étape consiste donc à identifier le caillou dans la chaussure. Qui est parfois étonnamment petit. «J’ai eu des patients qui ne remplissaient pas leur déclaration d’impôts depuis des années, uniquement parce qu’ils craignaient de ne pas trouver les informations demandées par l’administration!»

Une demi-heure à soi

Pareil pour la solitude. Adam Fartassi a vu un nombre important de personnes qui n’osaient pas créer de liens de peur de se faire rejeter, alors qu’une fois le voile déchiré, elles ont développé de belles relations avec leur voisinage ou leur entourage. «La première étape consiste donc à identifier le problème, à le dédramatiser et à lever les croyances limitantes», commence le spécialiste.

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D’accord et ensuite? «Ensuite, il faut avancer doucement, étape par étape, et se réjouir du moindre progrès. Pour mes patientes qui grignotent, par exemple, je les encourage à faire quelque chose qui leur plaît sitôt qu’elles passent la porte du foyer. Même si elles ont des enfants à nourrir ou à aider dans les devoirs, je les invite à se forcer à lire pendant une demi-heure, ou à tricoter si c’est leur passion, ou à danser, etc. Cette demi-heure les remet sur une voie d’amour pour elles-mêmes et la nourriture-pansement s’atténue. Sinon, c’est tensions et grignotages à tous les étages et le cycle infernal s’installe.»

Le travail comme fuite

Vu qu’il est parfois difficile de rompre le cycle en solitaire, Adam Fartassi conseille aussi de se faire aider par un ami, une connaissance. «Si vous sentez que vous allez replonger, appelez quelqu’un. On n’imagine pas à quel point un coup de fil de cinq minutes avec un proche peut rompre le charme funeste de la fuite.»

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Quand il s’agit de surcharge au travail, le thérapeute demande à ces employés ou patrons modèles de repenser leur agenda et d’apprendre à déléguer. Mais avant tout, ces stakhanovistes doivent comprendre pourquoi ils se chargent ainsi. «Je reprends leur histoire du début pour établir pourquoi ils se sont construit cette identité de pilier professionnel et je les aide à se déconstruire et à se réinventer. S’il y a bien une chose que j’ai constatée au fil des suivis thérapeutiques, c’est qu’on peut tous se renouveler et laisser derrière nous une personnalité qui pesait.»

L’ado et les tensions familiales

Qu’en est-il des adolescents? Eux qui semblent souvent captifs de leurs écrans sont-ils des cibles idéales pour l’escapisme? «Tout dépend. Si le climat à la maison est bon, je dirais non, l’écran est juste un compagnon. Mais si le climat est délétère à cause d’un divorce difficile, par exemple, alors là, oui, l’écran devient un endroit refuge et dangereux.» Et qu’en est-il des pressions extérieures comme le harcèlement scolaire ou le bashing sur les réseaux sociaux? «D’expérience, ces phénomènes sont négociables si tout se passe bien à la maison. Quand les ados plongent dans l’escapisme, c’est en général pour fuir des tensions familiales.»