Récit

«Escobar a tué mon père. Son fils est mon ami»

Le Colombien Jorge Lara, fils d’un ministre abattu par l’ancien baron de la drogue, raconte son chemin vers la réconciliation et le pardon. Il a vécu en Suisse. Le fils du commanditaire du meurtre de son père, aussi. Témoignages

A 12 ans, il avait tout planifié. Un marteau, une corde, un tournevis. Et un t-shirt pour effacer les traces. «J’étais prêt à l’assassiner. J’avais planifié cela avec mon meilleur ami. Si je n’ai pas pu le faire, c’est juste parce que nous n’avions pas assez d’argent pour aller de Fribourg à Lausanne. Il nous manquait quelques francs pour prendre le train.» Jorge Lara, fils du ministre colombien Rodrigo Lara Bonilla assassiné par les sbires du baron de la drogue Pablo Escobar, raconte comment il a voulu tuer le fils du meurtrier de son père. Il était alors en exil en Suisse. La femme et les enfants de Pablo Escobar aussi. Quand il l’a appris, il a vu rouge.

«Il fallait que je l’élimine!»

«J’étais à l’école à La Chassotte, à Fribourg», se souvient-il. «Un jour, je faisais de la planche à roulettes avec un copain, et on rencontre un garçon dans la rue. Il nous parle d’un Colombien qui était à l’école à Lausanne. Qui? Il me répond: «Escobar.» Le fils du tueur de mon père à près de trente minutes d’où j’étais? Il fallait que je l’élimine! Son père a détruit ma famille et lui avait toujours la sienne!»

Aujourd’hui, Jorge Lara a 41 ans, l’esprit toujours aussi vif et rebelle, mais il a choisi une autre voie: il est devenu ami avec celui qu’il a voulu tuer. Volubile et charmeur, il accepte de nous raconter son histoire atypique pendant plus de quatre heures, depuis son appartement de Bogota. Il est revenu vivre en Colombie en 2009, après vingt-cinq ans d’exil. Après avoir touché à de nombreux petits métiers, Jorge est aujourd’hui actif dans l’audiovisuel. Activiste, il donne des conférences sur les thèmes de la paix et de la réconciliation, dans un pays miné par la violence et la corruption. Il l’a notamment fait dans des prisons, pour le compte de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.

«La Colombie est un narco-Etat! Les mêmes gens que mon père dénonçait sont aujourd’hui encore au pouvoir! Nous sommes à nouveau en train de nous diriger vers une dictature», dénonce-t-il. Il est particulièrement féroce envers l’ex-président Alvaro Uribe, redevenu sénateur malgré les nombreuses controverses sur ses liens avec les paramilitaires et les narcotrafiquants. C’est bien pour «cesser ce cycle de violences» qu’il a accepté de tendre la main à Juan Pablo Escobar. Déterminé à faire la lumière sur les circonstances exactes de la mort de son père, «un crime irrésolu depuis trente-quatre ans», il espère aussi obtenir de nouvelles informations.

Des lettres du fils Escobar

La vie de Jorge Lara a basculé le 30 avril 1984. Ce jour-là, son père, le ministre de la Justice Rodrigo Lara Bonilla, qui se faisait un point d’honneur de démanteler le cartel de Medellín, meurt dans sa voiture, tué par des sicarios (tueurs à gage) de Pablo Escobar, juste devant sa maison. Il venait, quelques semaines plus tôt, de démanteler la «Tranquilandia», un immense laboratoire de transformation de cocaïne du cartel en pleine forêt. Plus de 13 tonnes de cocaïne ont été détruites et des hélicoptères confisqués, dont l’un qui aurait appartenu au père d’Alvaro Uribe.

Quand son père est mort, Jorge avait 6 ans. Très vite, sa mère, veuve à 27 ans, fuit avec ses trois enfants. D’abord à Madrid, puis vers la Suisse, où la famille s’installe à Berne. Elle y restera de 1985 à 1992, avant de partir à Paris. Jorge y vit son enfance et une partie de sa préadolescence agitée, avant d’être envoyé dans un internat en Angleterre. «J’étais un enfant turbulent et hyperactif. J’arrivais même, à l’âge de 5 ans, à semer les gardes du corps de mon père», rigole-t-il.

Quand Pablo Escobar est tué le 2 décembre 1993, Jorge ne pense qu’à faire la fête. Sa mère l’en dissuade. Juan Pablo Escobar, lui, est contraint de s’exiler au Mozambique, puis en Argentine, alors que de nombreux pays refusent d’accueillir sa famille. Il doit changer d’identité et devient Sebastián Marroquín. Architecte, il vit aujourd’hui à Buenos Aires.

Malgré ses plans funestes, Jorge ne l’a jamais croisé pendant son court passage en Suisse, un séjour d’ailleurs entouré de zones d’ombre. En 2005, la justice vaudoise annonce avoir confisqué 328 000 francs déposés sur des comptes bancaires vaudois en 1990 par trois membres de la famille Escobar, alors qu’ils séjournaient à Lausanne. Ils ne seront toutefois pas poursuivis pénalement: les faits étant antérieurs au 1er août 1990, date de l’entrée en vigueur des dispositions contre le blanchiment d’argent.

A l’époque, Jacques Antenen, alors juge d’instruction, relevait que «les enfants fréquentaient même des écoles privées». On retrouve la trace d’un certain Nicolas Escobar, neveu de Pablo, fils de son frère Roberto, qui clame sur internet avoir séjourné à l’Ecole Nouvelle de Lausanne. Et Juan Pablo? «J’ai vécu environ six mois en Suisse, avec ma mère et ma sœur Manuela, à Lausanne. C’était après le Mondial de foot d’Italie de 1990. Mais je ne me souviens plus du nom de l’école», confirme-t-il au Temps, depuis Buenos Aires. «Nous cherchions alors à échapper aux ennemis de mon père et au cartel de Cali qui avait lancé une guerre contre nous.»

De son cousin Nicolas, il ne veut rien dire. Ou plutôt si: «Je n’ai plus de contact avec lui ni avec le reste de la famille de mon père depuis vingt-cinq ans. Ils nous ont fait plus de mal que les pires ennemis de mon père.» Explications: dans un livre sorti en 2014, Juan Pablo assure que le père de Nicolas, qui s’est rendu aux autorités colombiennes en 1992, aurait vendu son propre frère Pablo. Notamment pour obtenir la libération de Nicolas, victime d’un kidnapping. En 1989, les membres d’un autre clan Escobar avaient été arrêtés à Lugano, avec quelques kilos de cocaïne.

C’est en Colombie, en 2009, que Jorge rencontre celui qu’il appelle «Sebas», pour la première fois. Tout a commencé quand Nicolas Entel, un réalisateur argentin, travaillait sur un documentaire pour HBO sur le fils Escobar, alors en pleine démarche de réconciliation avec les victimes de son père. «Sebastian» avait écrit aux fils de Rodrigo Lara Bonilla et à ceux de Luis Carlos Galán, un candidat à la présidence colombienne lui aussi tué par Escobar, en 1989, implorant leur pardon. Jorge est sollicité pour participer au documentaire Pecados de mi Padre (Les péchés de mon père). Mais il refuse, contrairement à son frère Rodrigo, aujourd’hui sénateur.

«Ma vie aussi a basculé»

S’il doit parler au fils du tueur de son père, ce sera en tête-à-tête, loin des caméras! Jorge finit un jour par l’appeler. Ils se rencontrent en décembre 2009, lors du lancement du documentaire, sans vraiment réussir à se parler. Ils décident de se revoir en Espagne, à l’abri des regards, en 2010. A Madrid. Là-bas, ils en ont bu des verres ensemble pour tenter de chasser leurs démons respectifs! Au bout du troisième jour, Jorge, un peu alcoolisé, lui lance: «Tu dois savoir que ma vie a basculé depuis que ton père a tué le mien.» «Là, il m’a regardé et m’a dit calmement: «Gamin, le jour où mon père a fait tuer le tien, ma vie, elle aussi, a basculé», raconte Jorge.

Ce jour-là, lui explique «Sebastián», sa mère, enceinte de huit mois, a hurlé: «Pablo est devenu fou!» Elle voulait divorcer. Jorge: «J’ai compris que sa cellule familiale avait aussi éclaté. Son père menaçait de tuer sa mère si elle partait.» Il qualifie aujourd’hui sa relation de dix ans avec «Sebas» d’amitié sincère, empreinte de respect mutuel. Ils ont donné plusieurs conférences pour partager leur histoire de résilience. En septembre 2017, c’est ensemble qu’ils se sont rendus à Carthagène, pour la venue du pape François, invités par l’Eglise. Conscient des critiques, Jorge balaie les soupçons d’instrumentalisation. Sa famille ne voit pas sa démarche d’un bon œil. Mais il l’assume.

L’hommage de l’acteur Sean Penn

«Sebas paie encore pour les péchés de son père, alors qu’il n’a pas choisi cette vie», commente Jorge. Pablo Escobar a brassé une fortune colossale, de plusieurs milliards de dollars, grâce à ses trafics de cocaïne. Sa famille a vécu dans le luxe et la démesure, un jet privé ayant même été affrété pour chercher des chocolats en Suisse pour la première communion de Juan Pablo. Cet été, lui et sa mère, en pleine promotion d’un livre, ont été mis en examen pour blanchiment d’argent en Argentine. Le fils dénonce un «acharnement judiciaire».

Pourquoi d’ailleurs avoir décidé de demander pardon aux victimes de son père si tardivement? «Il n’y a pas de moment adéquat pour implorer le pardon», répond Juan Pablo Escobar. «L’important est d’y être parvenu. Quand nous avons fui la Colombie, le contexte ne s’y prêtait pas: tout le monde voulait nous tuer. Même le Vatican, le CICR, les Nations unies, et les ambassades à Bogota nous fermaient les portes. Personne ne voulait nous écouter. Ce n’est qu’à travers le documentaire, amorcé dès 2004, que j’ai vraiment pu exprimer la souffrance que je ressentais à cause du mal que mon père avait fait aux familles de Colombie.»

Jorge ne s’est pas contenté de rencontrer le fils de Pablo Escobar. Il a également pris contact avec Monica Lehder, la fille du cofondateur du cartel de Medellín, avec laquelle il donne aussi des conférences côte à côte sur le thème du pardon. «Carlos Lehder a été extradé aux Etats-Unis. Il croupit en prison et sa fille ne peut pas obtenir de visa pour le voir, alors qu’il est malade. J’essaie d’aider Monica à avoir ce visa pour un dernier baiser. En échange, j’espère obtenir des informations de Lehder sur l’assassinat de mon père.»

Malgré les risques qu’il prend, Jorge ne cessera pas son combat. Pendant ce temps, à New York, un procès atypique capte toutes les attentions: celui du baron de la drogue mexicain, Joaquín Guzmán dit «El Chapo», que les Américains considèrent comme étant encore plus influent qu’Escobar. Jorge rappelle une anecdote: quand l’acteur Sean Penn a publié, peu après l’arrestation d’El Chapo, un article dans Rolling Stone sur sa rencontre secrète avec le narcotrafiquant en pleine cavale, il l’a dédié à… Rodrigo Lara Bonilla.

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