décroissance

Espagne, le retour silencieux à la terre

La crise brutale et durable pousse des citadins à s’installer à la campagne. Les néo-ruraux apprivoisent la décroissance et renouent avec une économie de subsistance. La coexistence entre indigènes et nouveaux arrivants ne va pas sans friction. Récit

Pour Beatriz, l’«appel de la forêt» s’est produit en janvier 2010. Cette jolie Madrilène travaillait à l’époque dans l’administration d’un hôtel chic de la capitale. Du jour au lendemain, sans crier gare, la direction annonce un «ERE», un plan social: les 30 employés, dont elle, sont mis à la porte. «Tous ont sombré dans la déprime, terrorisés de ce qui allait leur arriver; ils n’ont d’ailleurs jamais retrouvé de boulot, je crois. Moi, au contraire, j’étais contente. Cela faisait longtemps que cette vie urbaine me paraissait dénuée de sens. Je savais aussi qu’au vu du marasme ambiant, la recherche d’un autre job était une perte de temps et d’énergie. Alors, j’ai saisi ma chance et j’ai rejoint une copine qui vivait à la campagne. Et hop, me voici. Un nouvel espace, une nouvelle vie!»

Villanueva de la Vera, 2227 habitants, est une mignonne bourgade à quelque 200 kilomètres à l’ouest de Madrid. Ruelles fleuries bordées de maisonnettes à colombages, une vue imprenable sur la sierra de Gredos, une nature exubérante d’arbres fruitiers et de rivières à l’eau cristalline: Beatriz tombe vite amoureuse de ce «havre de paix». Et, à 35 ans, se réinvente. Elle s’initie à la médecine naturelle, à la kinésiologie, au reiki, apprend à peindre sur des chemises ou des pantalons qu’elle tente ensuite de vendre sur des marchés d’artisanat locaux. Elle mange des fruits et légumes des jardins potagers que lui offrent les villageois en échange de menus services. «Une vie saine! J’ai trouvé ce qui me convenait. Sans cette crise, jamais je ne serais revenue dans le village de mon père, près de Tolède. C’est trop rude. Pour lui, la campagne était une obligation; pour moi, c’est un choix.»

Aucune statistique ne permet de comptabiliser tous ceux qui, comme Beatriz, s’échappent des villes pour partir vivre au camp o. Des milliers, sans doute des dizaines de milliers. Jusqu’alors, le phénomène des «néo-ruraux» était très timide en Espagne; mais la violence de la crise qui s’est abattue en 2008 – avec une force toute spéciale depuis janvier dernier – a accéléré cet exode silencieux, fruit de la précarité. Un quart des actifs n’a pas ­d’emploi (cela empire chaque trimestre, on parle de 26% de chômeurs d’ici à fin 2012); un autre quart a une occupation instable; quant aux jeunes, c’est l’hémorragie, avec 52% de chômage et, pire, l’absence de perspective.

Eldorado d’immigrants africains ou latinos pendant les «15 Glorieuses» (ces 15 dernières années), l’Espagne est redevenue un pays d’émigration: en 2011, 40 000 diplômés se sont installés à l’étranger. Sans aucun espoir de vie meilleure, beaucoup choisissent aussi les villages. Moins chers, moins stressants, porteurs de projets. «Et aussi cette paix qu’apporte la nature», dit Beatriz.

A Villanueva de la Vera, difficile d’ignorer le flux de ces «rescapés de la crise», le plus souvent des jeunes, en famille ou célibataires. Avec désormais près de 50 élèves, l’école revit; le marché mensuel, le premier dimanche, est davantage fourni, coloré, tendance «hippie»; les édifices vides et vieillots se remplissent de nouveaux locataires; apparaissent des cristalothérapeutes, des naturopathes, des experts en permaculture; les terrasses des bars ont pris un coup de jeune et la vie nocturne, jusqu’alors morne, a des petits accents de movida.

Même si la plupart ne sont pas recensés à la mairie, ces nouveaux arrivants seraient environ 300, soit presque 15% de la population. «Cette vague a commencé doucement, les premiers venaient car ils connaissaient des néo-ruraux déjà installés; et puis, ces derniers mois, c’est un flot incontrôlable, je ne connais plus les têtes», témoigne Manuel, un pionnier des années 80, qui tient un coquet gîte rural.

Débarquée en octobre 2010, Beatriz aussi serait presque une «ancienne». Financièrement, elle se «débrouille», donne des massages, vend son artisanat et, avec une amie, s’est lancée dans une boutique de vêtements bon marché, à deux pas de la «plaza Mayor». Une boutique pas encore en règle. Pour la légaliser, il leur faudrait créer une société, se mettre à leur compte et payer 250 euros mensuels de sécurité sociale. «Vu nos petits gains, c’est trop élevé. On réfléchit à une sorte de coopérative», souffle Beatriz. Pour autant, elle peut voir venir. Elle ne touche plus le chômage, mais pioche dans ses indemnités-licenciement. «Ici, on vit avec rien et les tentations sont moindres. Et puis, j’ai appris à me contenter de peu, à accepter l’idée de la décroissance. A Madrid, ce serait la dèche et l’angoisse permanente de manquer.»

La plupart de ces «ex-urbains» développent en effet une économie de subsistance que le bon climat, une vie bon marché et solidaire, rend bien plus supportable. «Moi, je vis avec 400 euros par mois, sans problème», proclame Lola, la trentaine avancée. Plus exactement avec 390 euros, soit le montant du subsidio, le revenu minimum d’insertion.

Une boule d’énergie, cette Lola, Madrilène menue, qui, pour 200 euros, loue un édifice de quatre étages «Un étage pour mes thérapies, un autre pour mon atelier de cuir, un rêve», sourit-elle. Lola a remisé son passé de déléguée commerciale pour une entreprise d’extracteurs d’air d’où, en 2009, elle fut congédiée via un fax assassin. Le 15 mai 2011, «moment magique et révolutionnaire», elle campe pendant un mois à la Puerta del Sol, à Madrid, où cette Indignée de la première heure coordonne la commission «amour et spiritualité». Comme beaucoup de sa génération, Lola croit qu’un certain monde se termine et que, face à un «futur noir très proche», autant «se réfugier dans l’antre de la nature, entre amis, près d’un potager pour se nourrir».

Il ne faudrait pas croire que ces «néo-néo-ruraux» n’appartiennent qu’à un groupe réduit d’Indignés au discours antisystème simpliste. Ce dimanche matin, à la Baraka – un bar écologique tenu par des musulmans soufis –, Manolo et Laura sont venus vendre des agrumes de leurs récentes plantations. La quarantaine, issu de la classe moyenne aisée, ce couple s’est, sans hâte, éloigné de Madrid pour résider dans leur maison de campagne, devenue une ferme. Elle travaille à distance pour sa société informatique; lui, licencié, s’est improvisé gentleman-farmer. Outre le potager, ils se sont acheté une vache, deux ânes, et entendent «se déconnecter» d’une société dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Manolo, chemise blanche devant son étal, dit sans fureur: «Nous sommes aussi des Indignés. Pour moi, payer ses impôts est un acte civique. Mais, quel sens cela a-t-il lorsque notre gouvernement ampute la santé et l’éducation pour renflouer les banques et payer les intérêts de la dette?»

«Si on n’a plus rien à voir avec ce système, autant créer le nôtre propre», résume Lola. Ces «amers des villes» fustigent le désastre économique, mais aussi la crise des valeurs. Dans une bourgade, il est plus aisé de mettre en pratique les beaux principes énoncés par les assemblées de quartier des grandes villes; dans la vallée de la Vera, dont Villanueva est la référence, des centaines de gens misent sur des échanges parallèles: le troc (exemple: je garde tes enfants, tu construis mes étagères), la «banque du temps» (un réseau intégré, où les services ne se comptent pas en euros mais en heures), ou encore un réseau d’appuis mutuels (les activités sont quantifiées via une monnaie autre, dite «sociale»). Pour Beatriz, ces pratiques sont devenues vitales: «C’est drôle parce que, dans le fond, on renoue avec de vieilles pratiques de la région. Comme un retour en arrière.»

La majorité des anciens citadins parlent cependant d’aller de l’avant. Une soixantaine d’entre eux ont même bouleversé la vie locale, en créant «Initiative citoyenne», qui parie sur la démocratie participative et la transparence politique. Désireux de stopper un projet de terrain de golf, ils se présentent aux municipales de juin 2011 et obtiennent deux élus sur onze. Pas de quoi disputer le pouvoir aux indécrottables socialistes en place, mais suffisamment pour servir de poil à gratter. Merche, une des deux élus, se sent utile: «Ils défendent leur système clientéliste. Mais cela les énerve de nous voir organiser des assemblées après chaque Conseil municipal pour débattre leurs décisions.»

Le choc des cultures était inévitable. D’un côté, des rescapés urbains, souvent au haut niveau d’études, partisans d’une agriculture écologique et de modes d’organisation «soutenables»; de l’autre, une population rurale, traditionnelle, pour qui le départ de leur rejeton vers la ville est un facteur de réussite sociale. Deux mondes irréconciliables? José Antonio Rodriguez, jeune maire socialiste de Villanueva, ne cache pas une certaine irritation à leur endroit: «Je peux partager certaines de leurs idées. Ce que je n’aime pas, c’est qu’ils prétendent transformer du jour au lendemain un village avec ses traditions ancestrales. J’ai déjà vu un de ces néo-ruraux tomber amoureux de son voisin chevrier, et, ensuite, lui faire un procès parce que la traite de ses brebis le réveillait à 5h du matin!»

Entre les habitants et «los otros» (les autres), certains liens forts se sont certes noués, notamment grâce à une compagnie de cirque créée par Lola et une vingtaine de jeunes ayant fui la ville. Mais les sujets de fâcherie ne manquent pas. «Ils me reprochent de ne pas être assez social, poursuit José Antonio. Ils oublient que notre région aussi est sinistrée par la crise. Cette année, les 19 villages de la Vera vont recevoir 650 000 euros de subventions, au lieu d’un million en 2011. Services sociaux, maisons de retraites, aides diverses, on doit tailler partout.»

Havre de paix et lieu d’espérance pour les uns, la vallée de la Vera est un objet d’angoisse pour ceux qui y vivent depuis des générations. Dans les années 60, la pauvreté en a obligé une bonne partie à émigrer vers l’Allemagne, la Suisse, la France – Villanueva a ainsi perdu un millier d’habitants. Depuis, la culture du tabac a maintenu tant bien que mal l’économie locale. Mais rien ne résiste à cette crise, la pire depuis Franco, et nombre d’habitants prévoient d’émigrer à leur tour. Ceux-ci sur le départ, ceux-là qui rappliquent. «Moi, dit Beatriz, avec ce qui nous tombe dessus, je ne suis pas près de bouger d’ici.»

«J’ai appris à me contenter de peu. A Madrid, ce serait la dèche et l’angoisse permanente»

«Face à un futur noir, autant se réfugier dans l’antre de la nature, près d’un potager pour se nourrir»

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