Rarement un simple accident de la route aura provoqué un tel débat de société. La mort à Lorca (sud-est du pays), mercredi dernier, de 12 immigrants sans papiers de nationalité équatorienne, passagers d'une fourgonnette renversée par un train, n'en finit pas d'émouvoir l'Espagne et de relancer le débat de l'immigration autour de ce dilemme: faut-il ou non régulariser les clandestins? Au lendemain du drame, des funérailles très solennelles sont organisées, en présence, notamment, des principaux dirigeants syndicaux du pays; et beaucoup, opposition socialiste ou ONG, exigent du gouvernement une révision de la loi sur l'immigration, récemment approuvée, et jugée trop dure contre les «illégaux».

Comment ce triste fait divers a pu susciter une telle commotion? Simplement parce que tout concourait à un scénario catastrophe: une fourgonnette surchargée, 12 passagers équatoriens sans papiers, sommés de commencer dare-dare la récolte d'agrumes, un patron autoritaire et «hors la loi», puisque recrutant des immigrés sans papiers. Surtout, on apprend, à titre posthume, les conditions de travail des infortunés: ces 12 Equatoriens fraîchement débarqués – dont deux mineurs de 15 et 16 ans – travaillaient «au mieux» à la journée, pour un salaire quotidien d'environ 70 francs, sans sécurité sociale, ni couverture quelconque. Certains s'échinent même contre un paiement au kilo – à titre indicatif, le kg de brocolis rapporte 10 centimes.

Du coup, la riche Espagne découvre que sur une partie de son territoire, on travaille dans des conditions infra-humaines, pires encore que celles des «illégaux» maghrébins et subsahariens de la région d'Alméria, théâtre d'affrontements racistes en février 2000. Lorca, près de Murcie, pourrait bien être une autre poudrière, avec ces quelque 12 000 Equatoriens ayant fui la misère, et parmi lesquels une moitié serait des «sans-papiers».

Va-t-on vers leur régularisation? Rien n'est moins sûr. Ce week-end, le patron des victimes, un certain Victor Liron, a été mis en détention judiciaire. Mais, de leur côté, les autres agriculteurs de la région crient au secours: sans les illégaux, la main-d'œuvre est insuffisante, et les récoltes de salades et de betteraves risquent cette année de mourir. Solidaire de Victor Liron, la COAG – le syndicat agricole local – exige donc du gouvernement la régularisation de milliers de «sans-papiers», «afin d'empêcher une catastrophe économique dans la région». Pour l'heure, Madrid reste sourd à leurs appels.