Les gauchistes n’ont qu’à bien se tenir. Quels gauchistes? Ceux qui dirigent les universités et les hautes écoles suisses, bien sûr. Tous sont dans le collimateur de l’UDC depuis que Christoph Mörgeli s’est fait vider de son poste de conservateur du Musée d’histoire de la médecine de l’Université de Zurich. Et on sait qu’il ne fait pas bon être dans le viseur de l’UDC; cet autre gauchiste notoire de Philipp Hildebrand l’a appris à ses dépens.

En clair, ça va saigner. Mais cela ne devrait pas nous priver des plaisirs de l’analyse. Autour par exemple de cette question: comment exactement Christoph Mörgeli a-t-il réussi à se faire aussi mal voir de ses camarades d’académie?

Un premier point est clair. Et politique. Fidèle à la ligne de son parti, Christoph Mörgeli considère qu’un budget public ne doit être dépensé sous aucun prétexte – sauf s’il s’agit du budget militaire, mais c’est une autre histoire. Il a donc négligé de faire épousseter les os qui lui sont confiés, de cataloguer les bocaux, de mettre à jour les panneaux explicatifs, voire, à Dieu ne plaise, d’investir dans une nouvelle mouture de son exposition permanente, qui végète à la satisfaction générale depuis 22 ans.

Mais il y a plus. Dans le milieu des historiens de la médecine, on reproche à l’idéologue en chef de l’UDC de manquer d’esprit critique. Ce qui peut surprendre. Disons qu’il ne viendrait sans doute pas l’idée de ses collègues au Conseil national de lui faire ce genre de grief.

Cela jette un jour intéressant sur la notion de critique. Si j’ai bien compris, un historien critique, de la médecine ou d’autre chose, entretient un rapport ambigu avec les faits. Il les révère, certes, mais il tend à leur tourner autour au cas où d’autres faits seraient cachés par-derrière et à les soulever pour voir s’il y a de la poussière dessous. Bref: un historien critique doute qu’il n’y ait qu’une seule histoire à raconter.

Un historien non critique, toujours si j’ai bien compris, cultive avec le passé un rapport beaucoup plus satisfaisant. Il le trouve très clair, inutile de couper les cheveux en quatre. Et il sait parfaitement ce qu’il veut en faire à présent – célébrer le progrès ou déplorer la perte des vertus ancestrales, suivant les cas. L’UDC compte ainsi tout un tas d’historiens non critiques qui savent très bien comment ils enseigneraient l’histoire suisse aux élèves à la place de tous ces profs gauchos qui ont oublié la date de la bataille de Sempach.

Là où ça se corse, c’est que l’historien non critique dispose par là même d’une excellente base pour critiquer tout ce qui n’est pas l’histoire – la liquette ninque, comme disait Raymond Queneau, si difficile à laver. L’historien critique aussi le présent, du moins quand il en trouve le temps, mais comme il critique tout, ça impressionne moins.

C’est un peu simplifié mais ça nous permet de saisir comment Christoph Mörgeli peut être aussi critique au Conseil national et aussi peu critique à l’Université de Zurich. Reste un dernier détail: la critique, en principe, est un exercice décapant qui peut mettre celui qui s’y livre en délicatesse avec son entourage. Il est donc plutôt rare que ce dernier en redemande, et les gens qui critiquent tout sont en général assez vite mis à l’écart.

Sauf dans les universités. Là, avoir l’esprit critique est une condition pour être admis au club. Un peu comme à l’UDC, en somme. Mais en sens inverse. Si je me fais comprendre.

La critique est un exercice décapant qui peut mettre celui qui s’y livre en délicatesse avec son entourage