Couple 

Esther Perel: «Il faut arrêter de mesurer le succès d’un couple à sa longévité»

Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, on n’y échappe pas: la Saint-Valentin est là. «Le Temps» y voit un prétexte de choix pour aller à la rencontre d’Esther Perel, TED speaker aux 25 millions de vues et star de la thérapie de couple depuis trente-cinq ans

Il y eut d’abord les macarons roses en forme de cœur. Puis les lapins en chocolat au regard vide. Au cas où malgré tout, vous auriez oublié, les vitrines n’en finissent plus de vous rappeler que «LA SAINT-VALENTIN, C’EST MAINTENANT». Vous n’y échapperez pas: des industries entières dépendent de votre vie sentimentale cette semaine. La vie sentimentale, c’est aussi le cœur de business d’Esther Perel, mais le sien a un intérêt. La thérapeute de couples originaire de Belgique est devenue ces dernières années une référence internationale.

Ses deux TED Talks ont été vus plus de 25 millions (!) de fois, tandis que ses livres (The State Of Affairs et Mating In Captivity, respectivement en français L’intelligence érotique et Je t’aime, je te trompe) ont été traduits en 27 langues. Son podcast Where Should We Begin? («Par où devrait-on commencer?»), une immersion dans son cabinet au cours de laquelle un couple anonyme décrit les embûches du quotidien, a déjà réuni 15 millions d’auditeurs dans 140 pays. «Dont 40% d’hommes», souligne la consultante, rappelant au passage que le couple intéresse au-delà des magazines féminins. En ce jour de Saint-Valentin, Le Temps a pu lui poser quelques questions sur les relations d’hier, d’aujourd’hui et, peut-être, de demain.

Ecouter l'épisode de notre podcast Brise Glace: Les difficultés et joies du couple à trois

Le Temps: Vous exercez comme thérapeute depuis trente-cinq ans: en quoi la notion de couple a-t-elle évolué dans l’histoire contemporaine?

Esther Perel: On assiste à un vrai changement de paradigme actuellement: autrefois, la religion structurait les relations et une forme de hiérarchie définissait le rôle et la place de chacun dans le couple. Mais en gagnant en liberté, en bonheur individuel et en choix (ce qui est une bonne chose), on a également gagné en incertitude. La conversation et les négociations ont pris la place du sens du devoir et de l’obligation. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que la survie de la famille, en tant qu’unité, dépend du bonheur du couple. Jusqu’à récemment, on se mariait une fois pour toutes et si on était malheureux, on attendait que l’autre meure: la santé du couple était indépendante de la famille. Aujourd’hui, le couple est l’unité centrale – ce n’est pas «Jusqu’à ce que la mort nous sépare», mais «Jusqu’à ce que l’amour meure».

Autre changement notable: les couples s’établissent en moyenne dix ans plus tard qu’il y a quarante ans – ce qui signifie qu’ils sont constitués de deux personnes qui ont déjà eu 10-15 ans de vie relationnelle et sexuelle avant de «se choisir». Il y a l’idée que cette personne doit être «la bonne», celle pour laquelle je vais sacrifier toute cette «autre vie» passée et effacer mes applications de rencontres. Enfin, bien sûr, le couple est devenu ces dernières années plus égalitaire qu’il ne l’a jamais été, et peut désormais être homosexuel ou transgenre légalement dans de nombreux pays.

Qu’est-ce que le couple, en 2019?

C’est une toute petite unité (la plupart du temps composée de deux personnes), dans laquelle on cherche à satisfaire tous les besoins de l’échelle de Maslow: de la sexualité à la sécurité en passant par la réalisation de soi, mais aussi la passion, l’aventure, etc. En Occident, c’est une époque intéressante pour l’étudier: on attend désormais d’une seule personne ce qu’offrait autrefois tout un village. On parle d’«âme sœur», on recherche aujourd’hui dans le couple la transcendance, la plénitude, l’extase – des termes qu’il y a encore cinquante ans appartenaient au champ du religieux. Meilleur ami, meilleur amant, soutien économique, parent, etc., et tout cela sur une durée de vie qui ne cesse de s’allonger: le couple tel qu’on l’entend aujourd’hui représente un énorme défi.

Les attentes énormes qui pèsent sur le conjoint semblent vouer le couple tel que vous le décrivez à l’échec…

Cela dépend de ce que l’on appelle l’échec: il faut arrêter de mesurer le succès d’un couple à sa longévité, on peut être très malheureux jusqu’à sa mort et rester en couple. Est-ce un succès? Non. Ce qui fait le succès d’un couple, c’est sa capacité à faire face à différents défis de la vie. C’est un projet de vie. Est-ce le projet de toute une vie ou le projet de phases de la vie? C’est une question. On aura de toute façon deux ou trois relations dans notre vie aujourd’hui en tant qu’adultes, et cela peut être avec la même personne. On n’est pas le même à 22 et à 65 ans. Comme tout système relationnel, il faut que le couple puisse s’ancrer dans un passé, dans son histoire, mais aussi affronter les changements et se réinventer en fonction de l’évolution de chacun.

Jamais autant d’attentes n’ont pesé sur le couple, et il est pourtant plus isolé que jamais

Esther Perel

En quoi est-ce que la technologie, notamment les sites de rencontres, façonne ces relations?

Premièrement, on est dans une époque de consommation romantique, à l’intersection du business et du plaisir: souvent, les gens me disent que quand ils se rendent à un premier rendez-vous via une app, ils ont l’impression d’aller à un entretien d’embauche. Ensuite, il y a l’aspect «Mise en scène du couple sur les réseaux sociaux»: sur Instagram, on les voit en photo au restaurant, dans un lit, etc.: c’est intéressant, jamais autant d’attentes n’ont pesé sur le couple, et il est pourtant plus isolé que jamais. Avant, au village, on savait tout ce qui se passait chez le voisin. Aujourd’hui, on ne sait plus rien, mais le marketing de soi est omniprésent sur les réseaux. «Tout le monde va bien.»

Le podcast «Where Should We Begin?» est le contre-pied de cela: une immersion dans votre cabinet de thérapeute où des couples anonymes livrent aux auditeurs leurs pires moments en espérant que vous pourrez les aider. Comment ce projet est-il né?

C’est une idée assez unique! Le podcast – et c’est l’aspect positif pour le coup de la technologie – est une réponse à cela, en effet. L’idée était de recréer un «village virtuel»: on va enfin savoir ce qui se passe vraiment chez le voisin et, en écoutant d’autres traverser les mêmes crises, on va se regarder dans son propre miroir. Les deux premières saisons ont cumulé 15 millions d’écoutes dans 140 pays. Et 40% des auditeurs sont des hommes.

Doit-on en déduire que le podcast est une nouvelle forme de thérapie?

Non, mais il peut être thérapeutique.

La norme sociale du couple, l’injonction à «être en couple», pèse-t-elle selon vous encore beaucoup sur les célibataires?

Absolument. Elle arrive plus tard qu’il y a cinquante ans, mais reste «ce vers quoi on devrait tendre». Il faut aussi comprendre que si on peut mieux vivre qu’avant en tant que célibataire dans les villes, où l’on ne porte plus l’étiquette de «vieille fille» ou de «don Juan», ce n’est pas forcément vrai dans les campagnes… Et même dans les villes, la «quête» peut être intense, pour les hommes comme pour les femmes.

Il y a cinquante ans, être monogame, c’était «aimer une seule personne dans sa vie». Aujourd’hui, cela veut dire «aimer une seule personne à la fois»

Esther Perel

N’est-ce pas étonnant que cette norme sociale du couple à deux perdure, alors même que le mariage, notamment religieux, perd de son importance et que les notions de polyamour, de liberté au sein du couple sont un peu moins taboues qu’il y a cinquante ans?

Il y a plusieurs paramètres. Certes, certains tabous vacillent, les relations homosexuelles sont (selon l’endroit où on les vit…) enfin admises, mais en ce qui concerne la monogamie, la norme sociale est encore bien présente. C’est intéressant car sa définition a changé: il y a cinquante ans, être monogame signifiait «passer toute sa vie avec une seule et même personne». L’amour n’était certainement pas l’élément central. Aujourd’hui, cela veut dire «aimer une seule personne à la fois». Et si le polyamour existe, il est souvent clandestin, comme il l’a toujours été…

Quelle sera alors la définition de la monogamie dans cinquante ans, selon vous?

On pourrait imaginer que la monogamie puisse être affective et plus uniquement sexuelle. Certaines communautés revendiquent d’ailleurs ce changement de paradigme – on pourrait imaginer que cela devienne la norme officielle un jour. La monogamie sociale et la promiscuité sexuelle sont finalement ce que l’humanité, dans sa globalité, a pratiqué depuis toujours – mais officieusement, en cachette et de façon non consentie.

Votre TED Talk sur l’infidélité a été visionné plus de 12,5 millions de fois. Pourquoi, selon vous, a-t-il eu autant d’impact?

Quelle que soit la taille de la salle devant laquelle je me trouve, quand je demande: «Avez-vous été touché, d’une manière ou d’une autre, par l’infidélité dans votre vie», 90% des gens lèvent la main. Cette notion selon laquelle c’est un phénomène marginal est absurde, et on n’en parle jamais. Il fallait un nouveau discours pour aider les gens et sortir du jugement. Mon livre [The State Of Affairs] a été traduit en 29 langues: c’est qu’il doit aider. Même chose pour le podcast. Finalement, mon travail s’organise autour d’une phrase: «C’est la qualité des relations qui détermine la qualité de notre vie.»

Je me suis intéressée à la sexualité car elle représente un prisme culturel et sociétal phénoménal. Ces dernières années, notamment grâce à la contraception, on est passé du devoir au désir – en Occident. Je m’intéresse à ce désir quand il est admis et quand il est interdit. Pourquoi l’infidélité? Parce que c’est une crise essentielle, devenue une cause de divorce extrêmement banale, ce qui n’était pas toujours le cas: on est, dans un sens, encore plus monogame qu’il y a cinquante ans. L’exclusivité a changé: elle est intégrée dans l’idéologie romantique, intrinsèque à la relation par défaut.

Depuis l’affaire Weinstein, les relations de pouvoir et de domination, notamment au sein des couples hétérosexuels, ont été observées avec une nouvelle grille de lecture. Quel a été l’impact du mouvement #MeToo sur les relations amoureuses?

De nouvelles conversations ont enfin lieu et elles préfigurent, comme toujours, des changements sociétaux. C’est l’occasion de parler des ruses du pouvoir. A travers l’histoire, des hommes se sont toujours servis de leur pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles, et les femmes se sont toujours servies de leur beauté pour avoir accès au pouvoir politique, économique, etc. Un échange de procédés, de façon implicite ou explicite – cela faisait partie de notre système. On commence seulement à le remettre en cause.

Depuis quelques mois, des internautes tentent de briser des tabous liés à la sexualité: des comptes Instagram revendiquent le droit au plaisir féminin, des hommes lancent des comptes pour évoquer leur impuissance… Comment voyez-vous cette évolution?

Comme une énorme opportunité pour enfin se parler. On a souvent entendu «les femmes ont des problèmes de désir» et «les hommes n’ont jamais de problèmes de désir mais ont des problèmes de fonctionnement»: c’est faux. Mais même la science est biaisée. Les notions en matière de désir, masculin ou féminin, souvent définies dans un système binaire, sont bien trop étroites. C’est important de parler des femmes et de leur plaisir, de même qu’il faut mettre en évidence les douleurs physiques et psychologiques des hommes.

Vos travaux portent actuellement sur «le paradoxe de la masculinité». Quel est votre objet d’étude et pourquoi?

Avec le féminisme, les femmes ont eu cinquante ans pour repenser leur place dans la société, chercher des moyens de remettre en cause le système auquel elles appartenaient. Les hommes n’ont pas encore eu cette introspection: ils doivent saisir l’opportunité de se repenser au niveau relationnel. Sans quoi, d’ailleurs, la vie des femmes ne changera pas. Mon travail est de développer une conversation sur des sujets dont ils ne parlent pas pour favoriser un rapport plus authentique avec eux-mêmes et avec les autres. Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser l’impuissance des hommes: l’identité masculine est toujours fragile – très difficile à obtenir et très facile à perdre. Il faut toujours prouver qu’on est «un vrai homme», ce qui implique souvent un processus de domination lié à cette fragilité. L’éducation des jeunes garçons et des jeunes filles sera cruciale. Chacun doit voir comment il rabaisse ou, au contraire, élève l’autre.


A lire, à écouter:

Publicité