Exposition

«Il était grand temps de rendre compte de la diversité de la mode musulmane»

C’est une première: une vaste exposition dédiée à la mode musulmane contemporaine a ouvert ses portes à San Francisco, avant de se déplacer à Francfort en 2019. Rencontre avec la curatrice d’un événement unique en son genre

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Des robes Dior adoptées par la crème du Qatar aux street styles d’Instagram, en passant par les hijabs de Nike, une vaste exposition dédiée à la mode musulmane contemporaine a ouvert ses portes le 22 septembre dernier au musée De Young de San Francisco. Une première. A l’honneur: la mode dite «pudique» ou «modeste», inspirée par les différents codes de la religion musulmane et de la notion de décence qui en découle.

Chaque pas dans les galeries imaginées par les curatrices Jill D’Alessandro et Laura L. Camerlengo se veut un coup porté aux préjugés selon lesquels les musulmans ont tous les mêmes modes de vie et se détournent de la mode. La communauté de 1,8 milliard de pratiquants répartis aux quatre coins du globe (dont 250 000 dans la baie de San Francisco) est, selon elles, encore trop souvent réduite à un bloc monolithique par les médias occidentaux. Il était grand temps «de rendre compte de cette diversité». Le travail de plus de 50 créateurs est ainsi présenté.

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L’initiative s’adosse également à la spectaculaire croissance, ces dernières années, de l’offre et de la demande en matière de mode «pudique». Alors que Vogue Arabia a publié en mars 2017 sa première édition et que les grands couturiers multiplient les collections Ramadan ou Aïd, un rapport mondial de Thomson Reuters estimait l’an dernier que les achats de mode «modeste» représentaient 44 milliards de dollars par an à l’échelle globale.

Rencontre avec Jill D’Alessandro, responsable des arts textiles au musée De Young et co-curatrice de cette exposition unique en son genre.

Le Temps: Compte tenu de la diversité des communautés musulmanes, pourquoi avoir choisi de parler de «mode musulmane», au singulier? Comment rendre compte de sa pluralité?

Jill D’Alessandro: Notre exposition se concentre sur la mode pudique, dont l’interprétation varie en effet d’une région à l’autre, d’une génération à l’autre. Le terme générique se veut inclusif: il intègre tous les différents degrés de dissimulation du corps par les vêtements – pour certaines femmes, il s’agira simplement de manches longues et de cols hauts, tandis que d’autres se couvriront les cheveux, partiellement ou totalement. Pour explorer ses différents courants, nous avons notamment construit l’exposition par thématiques régionales, en nous concentrant sur les créateurs du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est, mais aussi issus des communautés musulmanes qui revendiquent l’importance de la mode modeste et de sa représentation en Europe et aux Etats-Unis.

Certains créateurs parlent plutôt de mode «islamique», en quoi est-ce différent?

Nous avons réfléchi à la question, et le groupe de travail avec lequel nous avons mis sur pied cette exposition a estimé que le mot «islamique» se référait plutôt à la stricte conformité à la religion, tandis que notre exposition explorait plus simplement les dress codes, les modes de vie des différentes communautés musulmanes à travers le monde.

Pourquoi pensez-vous qu’il ait fallu attendre 2018 pour qu’une telle exposition voie le jour?

Il était grand temps de rendre compte de cette diversité, mais cela aurait été compliqué à organiser il y a, disons, 10 ans, dans la mesure où l’offre des créateurs de mode pudique s’est vraiment étoffée récemment – et devient chaque année plus pointue. Cette exposition capture l’esprit de l’époque: les influenceurs, les consommateurs musulmans exigent désormais d’être représentés, d’avoir des tenues modernes et variées qui reflètent leur quotidien. Longtemps ignorés par les grandes maisons, ils ont inventé leurs propres styles, que ce soit via les réseaux sociaux, le lancement de nouvelles marques ou de plateformes de vente en ligne. Cette ébullition créative justifiait qu’on consacre une exposition au phénomène actuel.

Quelles principales différences régionales avez-vous noté pendant vos deux ans de recherches consacrés à cet événement?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les styles du Moyen-Orient et du Sud-Est asiatique sont très différents. Le Moyen-Orient a ce look un peu minimaliste: l’abaya [longue robe ample, ndlr] domine la garde-robe, déclinée cependant en mille versions différentes, alors qu’en Asie du Sud-Est, on voit que les vêtements traditionnels sont comme intégrés à la mode modeste, notamment grâce au batik [tissu imprimé selon une technique artisanale d’origine indonésienne, ndlr]. Aux Etats-Unis en revanche, on trouve beaucoup de pièces de street wear et sports wear assemblées pour former un style unique, contemporain.

Avez-vous découvert quelque chose que vous n’auriez jamais soupçonné, malgré votre expertise de la mode?

Eh bien, par exemple, je n’avais aucune idée du fait que les créateurs d’Asie du Sud-Est avaient été beaucoup influencés par la mode d’autres pays asiatiques, notamment coréenne. J’ai également eu le bonheur de constater que les artisans travaillent encore énormément avec les créateurs indonésiens, par exemple. On a tendance à croire en Occident que l’artisanat disparaît avec la mondialisation, mais ce n’est pas forcément vrai. Et puis, j’ai été vraiment heureuse de voir combien ces jeunes créateurs étaient à la pointe de la mode.

Comment avez-vous choisi les créateurs présentés parmi tous ceux que vous aviez sous la main?

Cette sélection a été très difficile. On a suivi les fashion weeks dédiées à la mode pudique, on a lu la presse spécialisée des différentes régions, localement on a aussi travaillé avec des groupes de proximité qui nous ont aiguillées. Après avoir identifié des artistes dont les intentions nous semblaient intéressantes, nous leur avons demandé de nous envoyer un portfolio de cinq à dix looks qui représentaient au mieux leur définition de la mode musulmane. A partir de tout cela, nous avons ensuite fait un choix basé principalement sur des critères esthétiques, comme on le fait ici pour chaque exposition de mode.

La mode «pudique» peut servir d’outil de revendication et de contestation: on pense, par exemple, aux Iraniennes qui testent les limites de la «décence» admise par leur théocratie en portant le voile le moins strictement possible. Comment avez-vous rendu compte de la dimension hautement politique de ces vêtements?

Nous avons d’abord choisi de faire de cette exposition une célébration du choix personnel à travers le monde. De mettre l’accent sur la créativité, sur cette énergie qui émane du secteur de la mode pudique à travers le monde. Mais on ne nie pas pour autant les implications politiques qui entrent en jeu, surtout en ce moment. Nous les intégrons en montrant, par exemple, des images de manifestations anti-régime en Iran, effectivement, ou encore des extraits de journaux télévisés relatant la polémique autour du burkini en France à côté du vêtement lui-même, montrant les deux côtés du débat publique.

En Europe, le débat reste vif entre ceux qui estiment que la mode «pudique» incarne une revendication féministe (arguant du fait que les femmes devraient pouvoir s’habiller comme bon leur semble et se couvrir si elles le souhaitent), et ceux pour qui la mode «pudique» reste avant tout un outil normatif au niveau collectif . Qu’en pensez-vous?

C’est une question difficile. A l’entrée de l’exposition se trouvent quatre robes couture, deux noires, deux blanches, plus ou moins couvrantes selon les modèles. Elles symbolisent cette polarisation, mais aussi le fait que rien n’est tout noir ou tout blanc dans ce genre de débat. A titre personnel, je pense que la mode pudique peut aider les femmes à s’exprimer, mais je ne suis pas une experte… Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’une des pièces de l’exposition est un foulard conçu par l’artiste canadienne Nour Kaiss, créatrice de la marque Nourka, sur lequel est écrit le mot «Feminist». De nombreuses créatrices et promotrices du secteur se disent féministes.

Dans quelle mesure la mode peut-elle être un laboratoire de l’intégration dans les pays où les communautés musulmanes sont minoritaires, notamment dans les pays occidentaux où les populismes attisent la haine intercommunautaire?

C’est précisément ce qu’on a vu dans les collections de nombreux créateurs: leur intention est, d’une part, de montrer que les garde-robes des femmes musulmanes peuvent être contemporaines, faire partie intégrante de la société occidentale, tout en conservant les attributs «modestes» qui les caractérisent. D’autre part, de sortir de cette image unique et réductrice des femmes musulmanes. Les deux aspects jouent en faveur de l’intégration. Par ailleurs, le but de l’exposition est aussi de montrer que la majeure partie de ces looks «pudiques» sont en réalité universels et peuvent être portés par des femmes de n’importe quel pays ou confession.

Ce regain d’intérêt soudain des grandes marques occidentales pour la mode pudique et la multiplication des collections «Ramadan» ou «Aïd» peut-il être opportuniste?

C’est l’histoire de l’œuf et la poule… Sont-ils opportunistes ou sont-ils inclusifs? Impossible de le savoir. Mais quand Nike lance son hidjab, la marque investit deux ans de recherche et développement avant son lancement. Donc l’intérêt n’est pas seulement commercial, selon moi. Les consommateurs musulmans peuvent se sentir «utilisés», d’une certaine manière, mais en même temps il n’y avait jusqu’à maintenant pas d’offres prenant en compte leur manière de s’habiller.

Le modèle d’intégration étant très différent aux Etats-Unis et en Europe, quels sont vos attentes, vos espoirs, quant à la réception de cette exposition à Francfort-sur-le-Main dans quelques mois?

Pour tout vous dire, je n’ai pas encore eu le temps d’y réfléchir (rires). Je vais en parler avec les curateurs et le directeur du musée. Ici, on a beaucoup travaillé avec des communautés musulmanes de proximité, et je pense bien qu’il y aura des préoccupations différentes en Europe, notamment en Allemagne, compte tenu des débats liés à l’immigration. Les communautés musulmanes sont par ailleurs différentes aux Etats-Unis, où elles sont principalement originaires d’Afrique noire, et en Europe. Ici, on a vraiment voulu prendre le pouls de la société en mettant en avant la street culture, la pop culture, qui font partie intégrante de l’identité américaine. On verra comment adapter cela avant l’ouverture de l’exposition au musée d’arts appliqués de Francfort-sur-le-Main en 2019.

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«Contemporary Muslim Fashion», au De Young Museum de San Francisco du 22 septembre 2018 au 6 juin 2019, puis au Musée d’arts appliqués de Francfort-sur-le-Main au printemps 2019.

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