Logement

Etudiants et seniors, le bon ménage

Partager l’appartement d’une personne âgée pour pas cher, moyennant quelques tâches hebdomadaires? Le troc vertueux gagne du terrain. Après Vaud et Genève, Neuchâtel monte dans le train. Récit d’une cohabitation heureuse

Chaque début de semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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«Sans cette cohabitation, je n’aurais jamais eu autant d’informations sur Genève, ni entendu autant d’anecdotes sur le siècle passé. Marie-Claire est pour moi comme une grand-mère. Manger avec elle tous les soirs est un plaisir.» La jeune femme qui parle ainsi s’appelle Pauline. Elle a 23 ans, vient de Lyon et termine un master en traduction à l’Université de Genève. Depuis janvier 2017, cette étudiante vit dans un bel appartement à Champel pour la modique somme de 300 francs par mois. C’est que sa location n’est pas ordinaire.

Comme une cinquantaine d’étudiants en territoire romand, Pauline troque une chambre à bas prix contre des services rendus à l’hôtesse des lieux, âgée de 75 ans et diminuée par un parkinson déformant. Pauline cuisine le repas du soir et le partage avec Marie-Claire. Elle l’aide aussi à l’ordinateur ou la dépanne quand un objet est difficile d’accès.

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«Un bonheur!» sourit la senior dans son salon qui, rempli de tableaux, ressemble à un musée. «Pauline est plus qu’une résidente, c’est une présence attentive, douce et lumineuse.» Cet échange gagnant-gagnant, à l’œuvre dans le canton de Vaud depuis 2011 et à Genève depuis 2016, vient d’être lancé en terres neuchâteloises, pour cette nouvelle rentrée. Récit d’une cohabitation vertueuse.

Deux problèmes, une solution

Ensemble Avec Toit, basé à Rolle (VD). 1h par m2, à Genève, sous l’égide de l’université. Et, depuis le 20 août dernier, Appart-Ages à Neuchâtel, également mis sur pied par l’alma mater. Chaque fois, la résolution de deux problèmes en même temps. D’un côté, la rareté des logements bon marché pour les étudiants, de l’autre, la solitude des personnes âgées. Paola Chittaro dirige Ensemble Avec Toit, société privée qui loue des appartements sur tout le territoire romand. C’est ce programme qui est à l’origine du binôme parfait formé par Pauline et Marie-Claire.

il est exclu que le jeune résident accomplisse des soins médicaux ou des soins d’hygiène sur la personne âgée

Paola Chittaro, directrice d’Ensemble Avec Toit

«Dans un premier temps, je collecte les offres des accueillants auxquels je rends visite et dont je mesure les besoins, explique Paola Chittaro. Ensuite je regarde qui peut correspondre parmi les étudiants qui postulent. Je veille à ce qu’il ou elle soit responsable et délicat(e) avec les seniors. Cela dit, il est exclu que le jeune résident accomplisse des soins médicaux ou des soins d’hygiène sur la personne âgée. Les services? De petits travaux ménagers comme laver les vitres, faire des lessives, préparer des repas et manger avec l’hôte. Ou aussi des promenades, des spectacles, s’occuper d’un animal de compagnie, des jeux de société ou simplement passer du temps avec le ou la senior.»

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Le type de services et le nombre d’heures hebdomadaires se décident au moment de la signature du contrat et, bien sûr, plus la charge des travaux est lourde, plus le loyer est allégé – il peut même être gratuit selon l’importance des tâches. Une offre standard, parmi la vingtaine de cohabitations que gère la société? «Je dirais que l’étudiant qui offre entre trois et quatre heures par semaine paie de 300 à 500 francs de loyer mensuel», répond la responsable.

Une mauvaise première expérience

Parce que l’appartement est grand et situé dans un quartier sélect de Genève, Pauline loue sa chambre 300 francs par mois tout en consacrant deux heures par jour à Marie-Claire, en soirée. Mais ce sont deux heures relativement légères, puisque l’hôtesse emploie depuis sept ans Emmanuel, un homme de ménage qui s’occupe quotidiennement des courses et du rangement. «J’ai beaucoup de chance, observe-t-elle. Je peux d’autant plus l’affirmer que j’ai vécu une première expérience nettement moins heureuse.»

J’ai plaisir à parler avec quelqu’un de jeune qui me décrit les mœurs d’aujourd’hui

Marie-Claire, retraitée qui accueille une étudiante

A la rentrée universitaire 2016, déjà à travers Ensemble Avec Toit, la jeune femme a intégré à Versoix une famille avec deux enfants, car le service de cette société ne se limite pas aux personnes âgées. «Le deal consistait à échanger treize heures de travail hebdomadaires contre la gratuité de mon logement, raconte Pauline. Je devais aider les enfants pour les devoirs et assurer un peu de ménage. En réalité, je suis vite devenue la bonne à tout faire et, malgré les tentatives de conciliation menées par Ensemble Avec Toit, nous n’avons pas pu trouver un terrain d’entente. C’est pour cela que je suis arrivée chez Marie-Claire en janvier, en milieu d’année universitaire.»

Les amis sont les bienvenus

Dans son foyer très habité – la senior a hérité des meubles de cinq appartements! – l’intéressée, ex-enseignante, sourit. «La présence de Pauline, la nuit, me rassure. Et comme je suis une grande bavarde, je me régale en lui racontant mille et un épisodes de ma vie. De plus, je ne sors plus beaucoup à cause de ma maladie. Dès lors, j’ai plaisir à parler avec quelqu’un de jeune qui me décrit les mœurs d’aujourd’hui.» L’étudiante a-t-elle le droit de recevoir quelqu’un? «Oui, l’été dernier, des amis sont venus la visiter. Je les ai accueillis pendant une semaine», répond l’aînée, veuve depuis sept ans.

Aurait-elle un conseil à donner aux étudiant(e) s qui s’apprêtent, cette rentrée, à vivre une telle cohabitation? «Toujours bien remettre les choses à leur place après les avoir utilisées!» lance la petite femme, d’un air autoritaire. «Non, plus sérieusement, je les engage à se documenter sur la ville d’accueil, à être curieux, et à apprendre les expressions locales. A propos, savez-vous ce qu’est une «fenole» en patois genevois? C’est une femme de mauvaise vie. Et une «guignoche»? C’est une femme négligée!»

Pourquoi pas un jeune homme?

On le voit, Marie-Claire a du tempérament. Mais elle est un peu triste, car Pauline a achevé son master et part à la fin septembre. «Paola Chittaro d’Ensemble Avec Toit regarde qui elle peut m’adresser», annonce l’aînée. Qui ne serait pas contre l’accueil d’un étudiant masculin. «J’ai déjà un homme de ménage, pourquoi pas un jeune résident! En revanche, j’aimerais bien qu’il ou elle parle français, car la conversation est centrale pour moi», lance cette fan de lecture qui annonce fièrement 6000 livres dans son appartement.

Pauline, très discrète durant toute la rencontre, réfléchit à la question des aptitudes nécessaires à ce troc. «Le jeune doit être souple, curieux et bienveillant.» La différence d’âge ne l’a-t-elle pas gênée parfois? «Non. Marie-Claire est très vive, pleine d’esprit. Je pense que ça peut être plus compliqué si la personne âgée est un peu vieux jeu ou aigrie. Là, j’ai beaucoup appris.»


  • Ensemble Avec Toit, tél. 079 817 31 33.
  • 1h par m2, Université de Genève, tél. 022 379 74 00 ou 1hparm2@unige.ch
  • Appart-Ages, Université de Neuchâtel, tél. 032 718 11 50, secretariat.social@unine.ch
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