7h30. L’heure à laquelle le soleil se lève. L’heure à laquelle les élèves s’éveillent. Ils commencent dès l’aurore par un cours d’histoire. Mais cela fait désormais une semaine qu’aux portes de l’Europe, les heurts grondent et que les informations – vraies et fausses – affluent de tous les côtés. Alors, tous les vendredis, le professeur Gaël Rebetez fait un point sur les avancées du conflit avec ses étudiants en troisième année de secondaire au Gymnase français de Bienne. Histoire de démêler le vrai du faux.

Par essence, les cours d’histoire relatent les grands événements, et le moment est justement «historique». L’occasion de faire de cette crise internationale une opportunité d’apprentissage. «Cette guerre est paradoxalement un matériel extraordinaire pour les professeurs d’histoire. Elle nous permet de mettre en valeur des événements passés, car les liens avec le présent permettent aux élèves de saisir la complexité des situations», explique Gaël Rebetez.

Partir du présent pour comprendre le passé et évoquer le futur. Le professeur opère des ellipses depuis le 24 février. Cette méthodologie permet de faire (re)vivre le récit historique. Mais la tâche n’est pas aisée. Lorsqu’on vit une guerre, jongler entre les émotions, les faits, les fausses informations, les amalgames et les avis divergents devient vite acrobatique. «Quand on vit un conflit armé, on ne l’appréhende pas comme une guerre passée», souligne le professeur. En somme, la pédagogie se complexifie, tout en se simplifiant, car la situation actuelle rend les anciens faits plus concrets, palpables.

Une formation influencée

Dans la salle qui accueille ces bonds dans le temps, des baies vitrées font office de murs. Comme pour agrandir l’ouverture sur le monde que confèrent ces fenêtres, le professeur alimente son cours à l’aide de supports différents, comme des cartes, des journaux, des vidéos. Le calme règne dans l’espace. Jusqu’au moment où un extrait du téléjournal de la veille le rompt brutalement. L’ambassadeur suisse en Ukraine, Claude Wild, fait un rapprochement avec le début de la Première Guerre mondiale.

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L’occasion pour le professeur d’étudier cet ancien conflit avec ses élèves. «En histoire, il est très intéressant d’analyser les changements, les permanences et de saisir les évolutions en fonction du contexte», relève Gaël Rebetez. Or il a constaté que cette notion de contexte n’est pas toujours aisée à comprendre pour les élèves. Quels éléments mettre en avant pour saisir les causes aboutissant à une guerre?

En vivant une telle crise, cet exercice est facilité. Preuve en est que lorsque le professeur leur demande quelles différences existent entre la Première Guerre mondiale et le conflit actuel, un élève se positionne: «Le contexte est différent, car les gouvernements ne fonctionnent pas de la même manière. Idem pendant l’URSS, la population russe était solidaire avec le pouvoir en place. La fameuse «Union sacrée». Tandis qu’aujourd’hui, beaucoup ne supportent plus Poutine.» Mission réussie. La classe a conscience qu’un amalgame hâtif est périlleux.

Assembler les connaissances

Dans la même veine, les autres adolescents osent prendre la parole. Or à 17 ans, on a tous des passions. Aussi inattendues soient-elles, elles nourrissent les discussions. Pour Stefan, cette guerre a été l’occasion de s’intéresser particulièrement à l’aspect technique. Aux armes. Adieu les émotions. Il se plaît à s’informer sur l’artillerie mise en place. Mais cet engouement n’est pas partagé par tous ses camarades de classe. Sa voisine de table, Shabnam, est étonnée.

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Elle ne voit pas comment ce sujet peut le passionner. Pourtant, elle est très bien renseignée sur les avancées du conflit, ainsi que sur les guerres antérieures. Comme beaucoup d’autres jeunes, la guerre en Ukraine est l’objet de nombreuses conversations en famille, entre amis.

Inéluctables émotions

Mais de l’échange d’informations naissent des émotions. Et les pieds, chaussés de baskets à la mode, s’agitent sous les tables. Un signe de stress? Ou une fâcheuse habitude? Difficile de le savoir, car les avis divergent sur leurs craintes. Ibtissame s’affirme: «Moi je n’ai pas peur.» Puis Kastriot nuance: «Pour l’instant, je dors bien. Mais à voir comment se passeront les prochaines semaines…»

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Ils sont tous en effet bien conscients que le conflit peut dégénérer, comme cela a déjà été le cas dans l’histoire, en quelques jours. Mais les craintes ne sont pas encore très présentes. En témoignent les planisphères de l’Europe épinglés au mur. Personne n’y prête attention. Les pays semblent acquis, marqués dans le marbre, ou plutôt, dans le papier glacé. Et pourtant la menace pèse et les élèves restent lucides. «C’est normal d’avoir peur du nucléaire. D’un coup, la Suisse peut disparaître. Etre rayée de la carte», relève Anaïs.

Le professeur écoute leurs ressentis et tente de les rassurer en leur livrant des informations tangibles. Il scrute aussi les comportements, car des débats entre les pro-Kremlin et les pro-Ukraine ont doucement débuté. Les enseignants sont devenus hommes-orchestres. A la fois garde-fous, bulles filtrantes, psychologues, pédagogues, négociateurs – de véritables diplomates.

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