La fin est proche. Combien sont-ils à le croire aux Etats-Unis? Plus d'un tiers des Américains pensent en tout cas que les prophéties de l'Apocalypse vont se réaliser. Et vite, s'ils accordent foi à l'interprétation donnée par «Left Behind» des révélations faites à Jean: l'humanité terrestre n'en a plus que pour quarante ans, au mieux. Or, ce roman apocalyptique est un succès de librairie phénoménal dans le pays: 62 millions d'exemplaires vendus en dix ans, le 13e volume vient de paraître, et la traduction française a commencé. Si la fin est imminente – et donc la bienheureuse rédemption –, pourquoi les vrais croyants se soucieraient-ils de la protection de l'environnement? Ne vaut-il pas mieux, au contraire, hâter sa décrépitude? La pénétration de ces idées dans les Eglises évangéliques et dans la masse des «born again» est difficile à mesurer. Mais ce courant est très majoritairement conservateur, il a fait réélire George Bush, et son allergie aux thèses écologistes est aussi manifeste que celle des républicains. Peut-être pas pour toujours.

A la fin de la semaine dernière, l'Association nationale des évangéliques (National Association of Evangelicals) a tenu un congrès à Washington, pour discuter le texte d'un appel intitulé «Pour le bien de la nation». Pour la première fois, ce programme ne se limite pas au credo du courant évangélique (condamnation de l'avortement, du mariage gay, défense de la famille…). Il cherche à étendre le champ d'intervention politique du mouvement – 30 millions de fidèles, 45 000 églises, 51 dénominations – et il contient surtout un chapitre écologique: «Parce que l'air pur, l'eau propre et des ressources adéquates sont nécessaires à la santé et à l'ordre civil, dit l'appel, le gouvernement a l'obligation de protéger les citoyens des effets de la dégradation de l'environnement.»

Pour les «born again», c'est une révolution qu'ils n'acceptent pas tous. Elle a un fondement théologique. Ceux qui ont imposé ce virage écolo se basent sur la Bible. «Je ne pense pas que Dieu va nous dire comment il a créé la Terre, dit le révérend Rich Cizik, vice-président de l'Association des évangéliques, mais il nous demandera ce que nous avons fait de sa création.» Les anti-écologiques, à part les thèses apocalyptiques, fondaient leur indifférence à la protection de l'environnement sur la Genèse, qui donne aux hommes la liberté de domestiquer les plantes, les animaux, les choses. Ils affirmaient aussi que l'adoration due au créateur ne s'étendait pas à sa création. Entre les deux courants, il y a eu de longues discussions, et leur compromis évite d'utiliser le vocabulaire des écologistes. Ils préfèrent dire «creation care», le soin pris de la création. Ils admettent que le réchauffement climatique est une menace, mais évitent d'entrer dans trop de détails: ils ne demandent pas à George Bush de signer le Protocole de Kyoto… Ils tentent aussi un mariage entre la préoccupation écologique et le refus de l'avortement: la pollution, disent-ils, met également en danger la vie du fœtus à naître.

Ce début de verdissement des évangéliques américains ne vient pas par hasard, ni de remontrances tombées directement du ciel. Le mouvement, pour étendre son influence politique, pense qu'il doit aller au-delà de son ressassement sur la conception et la sexualité. Et surtout, s'il penche très fortement du côté conservateur, il doit tenir compte de ceux qui sont, en son sein, de l'autre bord. Dans l'autre sens, les démocrates, qui croient avoir été battus en novembre sur «les valeurs», entreprennent d'avancer les leurs, en priorité la protection de l'environnement, la lutte contre la pauvreté. Joseph Liberman, ancien candidat à la Maison-Blanche, juif très pratiquant mais surtout démocrate, est intervenu devant le congrès évangélique. Hillary Clinton, qui est pour le moment la grande favorite pour l'investiture démocrate en 2008, leur fait aussi des signes, de loin.