Quelques kilomètres à peine séparent Bru-xelles de sa très verte banlieue. Pour parvenir dans cet autre monde, il suffit de franchir la barrière du périphérique – le «ring», comme on l'appelle ici. Au nord et à l'ouest, les chemins emmènent le promeneur vers une campagne plate parsemée de villages déstructurés et sans âme. Vers le sud, l'immense forêt de Soignes, le poumon vert de la capitale belge est déjà une invitation à la flânerie.

C'est la plus grande «hêtraie cathédrale» d'Europe, 5000 hectares environ plantés de hauts fûts où, dit-on, Charles Quint aimait à venir traquer le sanglier. Comme le firent après lui d'autres grands d'Europe. Aujourd'hui, entourée de quartiers résidentiels, c'est un paradis pour les promeneurs qui y trouvent à la fois le calme et des vestiges très anciens de la présence de l'homme dans la région.

Mais cette forêt de Soignes où les archéologues ont mis au jour les traces d'un village fortifié remontant à plus de 3000 av. J.-C., c'est surtout aujourd'hui le sas qui débouche sur le Brabant wallon, province vers laquelle bien des Bruxellois nantis se sont exilés. De l'extrême sud-ouest de Bruxelles, la commune de Watermael-Boitsfort, il suffit de 20 kilomètres par une route qui serpente pour accéder à la plus proche des communes wallonnes: La Hulpe. C'est dans ce qui n'est déjà plus un gros village mais déjà une banlieue huppée que se trouve un des plus grands et des plus beaux parcs de la région. Dans le parc, un château. Et dans la ferme du château, la lumineuse exposition de la Fondation Folon.

Les amateurs de transport en commun enchaîneront le train puis le bus. Ou se contenteront d'un trajet en bus à partir du centre-ville. Mais la simplicité suggère d'emprunter une voiture pour parvenir à La Hulpe. Et le plaisir de savourer pleinement cette promenade d'un jour au calme recommande la visite en semaine. Le «parc Solvay» où se trouve le château de La Hulpe est une destination de détente très courue pendant les week-ends, et un lieu où les nantis aiment à marier leurs enfants… Bref, on préférera une heure peu animée pour goûter au calme, au silence et à l'espace infini du domaine. Amateurs d'art, ne manquez pas d'accéder à la Fondation Folon en traversant le parc. Votre voiture peut certes vous déposer à l'entrée du musée, mais ce serait manquer les majestueuses allées qui servent de prélude à la majesté des œuvres de l'artiste belge.

Ces 227 hectares de verdure sillonnés de sentiers sont accessibles au public depuis vingt-cinq ans à peine. Auparavant, ils appartenaient à l'une des plus prestigieuses familles d'industriels belges, les Solvay. Le domaine faisait naguère partie de la gigantesque forêt de Soignes (11 500 hectares à l'époque!) qui fut cédée à la Société Générale de Belgique par le roi hollandais Guillaume Ier en 1822. Onze ans plus tard, l'un des administrateurs de la SG – qui entre-temps a vendu la forêt par parcelles – lui rachète le domaine de La Hulpe. C'est ce marquis Maximilien de Bethune qui, en 1840, fit construire le château dans le style Renaissance française qui se donne des faux airs de bord de Loire.

Pour y accéder, de larges allées traversent des pelouses au bord desquelles d'énormes massifs de rhododendrons enflamment le paysage au printemps. Plus loin, les chemins longent l'étang de la Longue-Queue et l'on découvre la belle symétrie du château, perché en haut d'une colline arrondie. L'allée remonte lentement vers le sommet, mais il n'est pas interdit de couper au plus court par la pelouse qui joint les bords de l'étang et les terrasses du château.

De l'autre côté de celui-ci, une vaste perspective ouvre sur des pâturages et sur une pelouse sans fin où gambadent des lapins. Dans le lointain, un obélisque haut de 36 mètres est surmonté d'un soleil doré.

C'est en 1893 qu'Ernest Solvay, fondateur de la dynastie, rachète le château qui porte désormais son nom. Le magnat de l'industrie chimique procède au réaménagement de l'intérieur du château, tâche qu'il confie au maître de l'Art nouveau, Victor Horta. Solvay fait également appel au meilleur paysagiste belge de l'époque qui y travaille entre 1903 et 1911. Au fil du temps, les descendants poursuivent d'ailleurs la politique d'embellissement du parc, notamment par la plantation d'espèces rares ou exceptionnelles pour la région. On peut compter aujourd'hui plus de 450 plantes sauvages (38% de la flore belge) et rares. Désormais, le parc vaut autant par la majesté de ses arbres que par la douceur de ses allées et de ses quelques petits édicules dissimulés dans la verdure. Ce sont également les enfants Solvay qui transformèrent les marais en chapelet de magnifiques étangs, et entamèrent la construction d'un singulier belvédère et de l'escalier vertigineux qui y mène, et qui trouve son origine au bord des eaux de la Longue-Queue. Sans oublier cet obélisque un rien kitsch…

Si le parc se visite, le château n'est pas ouvert au public, en dehors des réceptions qui s'y déroulent régulièrement. Ce dernier et le parc qui l'enserre ont servi de décor au film de Claude Miller Mortelle Randonnée ainsi qu'à celui du Belge Gérard Corbiau Le Maître de musique.

La Fondation Folon se trouve en contrebas, dans la ferme du château, quatre bâtiments de 1889, disposés en carré autour d'une cour pavée. Il y a un peu plus d'un an, après avoir tenté Venise et Fontainebleau, l'artiste belge s'est installé sur ces 2000 mètres carrés pour y exposer en permanence ses sculptures et ses tableaux. Folon n'est sans doute plus au sommet de sa gloire aujourd'hui. Il eut bien davantage de succès dans les années 70 et 80 lorsque son style fit fureur aux Etats-Unis, notamment à la une de quelques revues prestigieuses. C'était l'époque des bonshommes planant du générique d'Antenne 2, des oiseaux et des mains effilées… Très amoureux de l'Italie, Folon en fut plutôt servi en retour: nombre de ses œuvres servirent à promouvoir des manifestations culturelles. Au fil du temps, cependant, l'artiste wallon se fit plus discret. Il a travaillé pour les organisateurs du Bicentenaire de la Révolution française, et plus récemment pour les Nations unies, n'hésitant pas aussi à prendre des positions politiques tranchées en Belgique et en Italie.

Avec cette Fondation, qui depuis un an et demi a attiré plus de 100 000 visiteurs – et dont les bénéfices sont reversés à des associations venant en aide aux handicapés –, Jean-Michel Folon est aux anges. «C'était mon rêve, dit-il. Le rêve d'un artiste qui a passé soixante ans et qui a gardé les plus belles pièces chez lui… des aquarelles, des objets, des sculptures. Je n'ai jamais voulu m'en séparer car ils sont mes enfants.»

Trois cents œuvres sont ainsi offertes au public. Les fameuses aquarelles, des affiches, des sculptures en bois et en pierre, des vitraux, des tapisseries, des dessins animés, même de la peinture sur soie… Le Belge a semble-t-il tout essayé. Avec des bonheurs divers, il faut le dire. Le célèbre bonhomme au chapeau boule et au pardessus traverse les peintures, où l'on retrouve aussi les thèmes favoris de l'artiste que l'on peut voir à l'œuvre par vidéo interposée: la ville étouffante, l'air, la liberté, les voyages en bateau, l'eau… Résultat: seize petites salles à l'ambiance intimiste, où la mise en scène parfois surprenante soutient heureusement les œuvres en les dynamisant.

On flâne plus qu'on ne visite, dans une atmosphère de calme, de rêve et de douceur. N'étaient les musiques d'ambiance qui en se chevauchant donnent parfois un sentiment cacophonique. Rien d'agressif, enfin, rien de flamboyant non plus dans ces compositions pastel. Un plaisir léger en phase totale avec les courbes douces du parc environnant. Que l'on retrouve avec d'autant plus de bonheur au détour d'un chemin ou au contour d'un hêtre…

Chaque week-end, «Le Temps» s'évade, quitte les métropoles bruyantes, à la recherche de petits paradis