Montsoflo, sur les hauts de La Roche, au pied des remontées mécaniques de La Berra. En ce lundi matin de janvier, les douces pentes de ce contrefort des Préalpes fribourgeoises ont des allures de paradis oublié. La neige, cristalline, s'allume sous le feu des premiers rayons de soleil. Le ciel est d'azur, à peine troublé par quelques cirrus qui moutonnent çà et là.

Envahi par les skieurs durant le week-end, le parking est quasiment désert. Les installations tournent pour quelques chanceux qui ne sont pas enfermés dans un bureau. A quelques mètres en amont, un peu retiré, un sentier enneigé qui s'engouffre dans la forêt. Comme pour mieux inviter le randonneur à se plonger dans un monde enchanteur.

Le temps de boucler son sac, d'enclencher son DVA (détecteur de victimes d'avalanche), de chausser ses raquettes, et c'est parti. Foulant la neige d'un pas allègre en s'appuyant sur des bâtons, on attaque la montée avec le sourire. Objectif: rallier le lac Noir (Schwarzsee), une cible bien connue des militaires, à environ 5 heures de marche.

Le premier tronçon du parcours est le plus pénible. Il s'agit de gagner les crêtes, qui, là-haut, dominent le lac de la Gruyère et, par-delà, l'ensemble du pays de Fribourg. Relativement peu abondante, la neige a de plus été soigneusement tassée par des âmes bien intentionnées. Ici, comme dans la plupart des stations de Suisse romande, la raquette est devenue incontournable: les pistes balisées font désormais partie de la palette de base de l'offre touristique hivernale.

Bref rappel historique. Contraint dès le néolithique à se mouvoir dans des champs enneigés, l'homme imagine la parade, créant des prototypes en bois tourné, peaux et boyaux. La mémoire collective associera toutefois la raquette aux larges et longues «spatules» des trappeurs du Grand Nord américain, popularisées notamment par la littérature du début du XXe siècle. Dans les années 1970, on commence à fabriquer des raquettes industrielles, avant tout en France. Mais la flambée aura lieu vingt ans plus tard seulement, l'objet acquérant définitivement ses lettres de noblesse.

De France, la pratique contamine la Suisse romande. «Chez nous, le trend a été lancé au tournant du millénaire. A présent, il poursuit sa trace outre-Sarine», note Laurent Buchs, président de la toute fraîche Fédération suisse de raquettes à neige Swiss Snow-shoe, fondée à Bulle en décembre dernier.

Les chiffres sont éloquents. En quelques années, il s'est vendu 200000 paires de raquettes dans notre pays. Chez nos voisins français, TSL, le principal fabricant, en a déjà écoulé un million, pour le double d'usagers.

Jürg Meyer, le préposé à l'environnement du Club alpin suisse (CAS), parle d'une «croissance exponentielle». Qui est loin d'être terminée: «La Suisse abrite environ 1,5 million de randonneurs estivaux. Or, ceux-ci représentent un potentiel énorme pour la raquette. Ce sport ne demande pas de connaissances techniques particulières, et peut être pratiqué en toute sécurité, grâce à la multiplication des sentiers», analyse-t-il.

Les sentiers. Une idée de Laurent Buchs et de quelques-uns de ses amis. Qui, dès 1998, développent le concept sentiers-raquettes.ch, soit la mise à disposition, gratuitement, d'une infrastructure de voies balisées sur le terrain et répertoriées sur le Net. Entamée dans les montagnes environnant le chef-lieu gruérien (la Chia, le Moléson, les Paccots), l'offre englobe aujourd'hui 2000 km de pistes.

«La raquette profite du besoin de retour à la nature que ressentent de plus en plus de citadins. En outre, c'est une activité peu onéreuse. Et comme il est désormais possible de la pratiquer sur des voies banalisées ne présentant aucun danger... Ce formidable boom n'a rien d'étonnant», argumente Laurent Buchs.

Si, le dimanche, les marcheurs se suivent parfois à la queue leu leu, selon le propre aveu du Gruérien, rien de tel à La Berra en ce début de semaine. Nous sommes seuls au monde, ou peu s'en faut. Alors que le corps progresse de façon régulière, chaque pas faisant crisser la neige sous le souffle de la raquette, l'esprit se dégage des pesanteurs terrestres. Quelque part dans l'inconscient, la musique de Mike Oldfield accompagne notre effort. Formidable sensation de liberté qu'insuffle la montagne à qui s'éprend d'elle.

Au fur et à mesure que l'on prend de la hauteur, le plateau romand apparaît dans toute sa splendeur, recouvert d'un givre qui lui donne une allure un zeste irréelle. Au loin, le Jura affiche la blancheur de son massif.

Voici le faîte de la crête. Notre photographe s'arrête bouche bée, stupéfait devant la beauté du paysage qui lui fait face. Préalpes fribourgeoises, bernoises, Alpes valaisannes, françaises... La Berra est un belvédère exceptionnel.

La chevauchée se poursuit sur la large épaule qui, entrecoupée de quelques renflements, s'étire du sommet dominant La Roche jusqu'aux abords du lac Noir. Tracée au moyen d'une chenillette, balisée par les drapeaux roses officiels, la piste mène au chalet de l'Hauta-Chia. Censé canaliser les randonneurs pour leur propre sécurité, ce canal dans la neige nous met un peu mal à l'aise. Fallait-il vraiment passer à travers la forêt avec un tel engin, quitte à écraser des arbrisseaux?

«Le respect de la nature est l'une des priorités du CAS. Dans le cas de la raquette, les marcheurs doivent rester sur les axes prévus pour eux. Autrement, ils risquent de perturber la faune», avertit Jürg Meyer. Peut-être, mais cet endiguement ne devrait pas s'opérer au détriment de la flore...

Arrêt pique-nique à l'Hauta-Chia - dont la buvette est ouverte le week-end. Au loin à l'ouest, une vague inquiétante de nuages fait son apparition. L'atmosphère devient venteuse, humide: les signes ne trompent pas: dans quelques heures, il va neiger.

Il est temps de se remettre en route. A partir de ce point, nous quittons le sentier raquettes, qui descend vers Charmey, pour emprunter le chemin pédestre estival. A nous la montagne la plus sauvage.

Rappel. Il est évidemment déconseillé de quitter les pistes balisées à quiconque ne connaît pas la région, ainsi que les impératifs de sécurité. «On ne se balade pas impunément en montagne, confirme Laurent Buchs. La raquette ne met nullement à l'abri des dangers d'avalanche, de brouillard, de changement subit de météo. Les marcheurs doivent observer la même prudence que les randonneurs à peau de phoque.»

Dans le cas présent, aucun problème. Le terrain ne présente pas de pentes à risque, le manteau neigeux est stable, et le temps se maintiendra encore quelques heures. C'est donc avec un sentiment de plénitude absolue que l'on dévale la fin de la crête, vierge de toute trace de civilisation, à l'exception de deux chalets d'alpage.

Après la montée et le plat, voici le plaisir de la descente. Pour cet exercice, il est conseillé d'affronter franchement la déclivité à grandes enjambées. Un pur régal, même si les esprits chagrins regretteront de ne pas disposer d'une paire de lattes au pied, ou d'un snowboard. Soudain, entre deux arbres, le lac Noir. Complètement gelé, il est pris d'assaut par les patineurs. Notre périple s'achève. Vite, profiter une dernière fois de cette nature immaculée, prendre une bouffée d'air à pleins poumons. S'évader encore, grâce à ces sacrées raquettes qui, maintenant, nous ramènent pourtant vers la modernité industrieuse à un rythme régulier, incessant, mécanique.