Dorée comme un abricot, l'œil méditerranéen, elle semble rentrer de vacances. Dopée par la victoire de Turin 2006? Evelina Christillin irradie d'une énergie qui vient de plus loin que cette péripétie olympique: elle est née comme ça et, quand l'adversité l'a mise sur le flanc, c'est la force de sa volonté qui a pris le relais pour vaincre le vent mauvais. A la regarder arpenter sur ses longues jambes de pur sang les clairs bureaux turinois du Comité de candidature aux JO qu'elle présidait, à voir son sourire engageant, son regard pénétrant, sa manière directe d'aborder l'inconnu, on mesure l'impact que cette femme de tête a pu avoir sur les membres du CIO. D'autant qu'elle était totalement libre dans sa tête quant à l'issue du scrutin: «Je n'avais rien à perdre», fait-elle.

C'est si vrai qu'elle avait gardé son poste de professeur d'histoire à l'Université de Turin et que, même en congé sabbatique cette année, elle a continué à suivre les thèses de ses étudiants jusqu'à la veille de la session de Séoul. «Ma carrière universitaire a été mon seul combat, les autres étapes de ma vie professionnelle ont été le fait du hasard», indique-t-elle. Un hasard, elle en convient, puissamment aidé par les fées réunies autour de son berceau, à sa naissance dans une grande famille turinoise. Le père est industriel, la mère, architecte de formation et championne de bridge par goût, se consacre entièrement à son mari et à ses deux filles dans la villa familiale au cœur des collines qui dominent la cité piémontaise… et les usines Fiat. Mais, contrairement à ce qui se dit ici et là, il n'y a pas d'oncle Gianni chez les Christillin: Agnelli est un ami, e basta!

L'enfance d'Evelina est heureuse, «très heureuse», souligne-t-elle. Au point qu'aujourd'hui encore elle vit tout à côté de ses parents et que c'est à «Mamma» qu'elle réserve son premier appel téléphonique à 14 h 31, le 19 juin, quand le nom de «Torino» jaillit des urnes olympiques. Avec sa sœur cadette – aujourd'hui juge au Tribunal de Turin – elle skie alors tous les hivers à Sestrières où ses parents ont une résidence. Entre 1970 et 1974, la voilà membre de l'équipe nationale italienne de ski où elle brille en slalom et slalom géant – pas assez toutefois pour participer aux joutes olympiques du moment. Qu'importe, elle a vu les Jeux de près, en 1968 à Grenoble, où M. Christillin père (on ne prononce pas «christiline»: le nom est d'origine valdôtaine et d'ascendance… valaisanne) a emmené ses deux filles. «J'avais 11 ans, Killy était mon idole, fait-elle en riant. Je me souviens de ses trois médailles, la troisième surtout gagnée dans le brouillard. Il était tellement beau!» L'été, c'est le golf qui l'occupe au point qu'à 19 ans, elle gagne les championnats italiens juniors. La vie est belle. Elle a trouvé un emploi pour six mois au bureau de presse de la Fiat où elle s'occupe des relations internationales, de l'organisation de manifestations sportives et, notamment, de la Juventus. Elle y restera sept ans. A 22 ans, elle a épousé Gabriele, aujourd'hui patron des finances du groupe Agnelli. Deux ans plus tard, naît Virginie. Le bonheur.

Mais voilà soudain de quoi mettre à terre Evelina: la maladie, la très grave maladie. Mortelle. Eh bien non, elle va se battre. Pendant deux ans, enfermée à l'hôpital, écrasée par la chimiothérapie, «faible à ne pas pouvoir lever un bras», elle se dit qu'il faut «savoir compter sur soi-même». Elle s'en sort. «J'ai appris la valeur effective des choses», dit-elle.

Du coup, quand on lui demande quelle est à ses yeux sa qualité première, elle répond sans hésiter: la ténacité. Son entourage ajoute que, jamais abattue, rarement de mauvaise humeur, elle est au contraire très gaie. C'est la copine qu'on aimerait avoir, et c'est vrai qu'écolière brillante, elle laissait volontiers ses voisins se pencher sur sa copie. «Et puis, reconnaît-elle, je ne mens jamais.» Son défaut, c'est l'impatience. Elle a en horreur les repas qui s'éternisent. D'ailleurs, elle n'est ni gourmande, ni gourmet: elle mange peu et ne sait pas faire cuire un œuf. Plus fort: elle ne boit, ni ne fume. Mieux: elle se contente sans peine de quatre à cinq heures de sommeil. Plus fort encore: cette vraie blonde fait quarante à cinquante minutes de gymnastique au réveil, chaque matin. Par-dessus tout, indique-t-elle, une foi fervente – doublée de pratique – anime son action.

Ses plaisirs, elle les trouve, outre les relations étroites qu'elle entretient avec les siens – au plus gros de l'action, elle a toujours pris du temps pour son mari et sa fille – elle les trouve dans la lecture et, aussi souvent que possible, dans la musique qu'elle écoute en autodidacte, et dans le cinéma. «Ça aide à garder les pieds sur terre, de savoir qu'il y a autre chose à côté de ce qui nous occupe. Je sais quand m'arrêter», fait-elle. Alors, hors période pré-olympique, elle voit deux ou trois films par semaine et, en marge des lectures que lui impose son enseignement, elle a ses livres de chevet, parmi lesquels Les Mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar et La Comédie humaine, de Balzac.

L'université, plus que le hasard, c'est la faiblesse due à la maladie qui l'y a amenée. «Après ce qu'on espérait être ma guérison, je n'étais pas en état d'occuper mon poste chez Fiat, raconte-t-elle. J'ai décidé d'entreprendre des études. J'ai recommencé à zéro.» Elle va se spécialiser en histoire et en démographie historique. Entreprendre des recherches en histoire de la santé et de l'assistance publique du XVe siècle au siècle dernier, publier livres et essais, jusqu'à occuper, aujourd'hui, en second la chaire d'histoire moderne à la Faculté des sciences de la formation. C'est là que le maire de Turin, Valentino Castellani, un ami, va lui demander son soutien pour sa réélection. «Tu as de l'expérience en matière de sport, lui dit-il en outre. J'ai besoin d'un adjoint dans ce domaine.» Quelques mois plus tard, en octobre 1997, naît l'idée de la candidature aux JO. Le hasard encore: Evelina est propulsée à la tête du comité qui se forme. Elle aura quinze mois pour gagner.

Qu'est-ce qui va se passer maintenant pour la «Papessa», comme l'appellent certains? La Gazzetta dello Sport la réclame au sein de l'organisation des JO. «Je ne veux pas m'occuper de béton, fait-elle. Ce n'est pas mon métier. Mais s'il y a à faire ailleurs, je ne dis pas non.»

Dans la satisfaction encore intense d'avoir emporté la victoire, Evelina Christillin parle avec élégance de ses concurrents valaisans. «J'ai beaucoup d'estime pour Jean-Daniel Mudry, souligne-t-elle. Même si la presse a cherché à nous brouiller, je n'ai rien à lui reprocher.» Elle garde dans son sac le pin de félicitations, prémonitoire, que les Valaisans avaient fait faire à temps pour le lui remettre à Séoul et qui, sous le logo olympico-valaisan dit: «Congratulations Torino 2006». Elle n'a, heureusement, pas lu les propos étonnants de son homologue sédunois parlant, dans le Matin Dimanche du 4 juillet, de sa «vulgarité» et de son «manque de style». Cette forte femme, à la classe au contraire indéniable, a des fragilités: «Je suis très sensible aux critiques, avoue-t-elle. J'ai tendance à croire que celui qui les profère a raison…»