Dans les heures et jours qui ont suivi l'accident du Concorde, près de Roissy, il y a eu tout d'abord le film tourné six minutes après le crash, bien avant l'arrivée des médias, par un vidéaste occasionnel qui ne se sépare jamais de sa caméra. Puis LE document, publié à des centaines de reprises dans le monde, pris par un jeune photographe amateur hongrois passionné d'aviation. Et le film du décollage du supersonique en flammes, capturé par l'épouse d'un routier espagnol, qui avait reçu une caméra un mois auparavant en cadeau de mariage. Ainsi que la série de photos du même décollage faite par un passager japonais, en stand-by dans un avion en partance pour Florence. Passons sur les trois clichés du départ de l'avion, achetés à un autre amateur par l'Agence France Presse, mais de très mauvaise qualité, donc peu publiés.

Le Concorde est certes une icône, un objet de fascination. D'accord, Roissy est un lieu de transit, aussi bien aérien que routier. C'est exact, tous les grands aéroports sont observés par des fous d'aviation, qui enrichissent leur collection d'images de 747, A310 ou Tupolev comme d'autres enrichissent leurs albums de timbres. Reste qu'une telle profusion d'images d'un événement aussi dramatique, bref et rarissime ne laisse pas de surprendre. La règle journalistique qui veut que chaque événement ait un témoin a été ici décuplée pour atteindre un seuil inédit.

Les documents, surtout la photo de l'étudiant hongrois, devraient passer dans l'histoire. Leur statut, pétri de froideur et de brutalité, les rapproche des images du dirigeable Hindenburg en feu ou de l'assassinat du président Kennedy. Mais la presse attendait le Hindenburg à son arrivée dans le New Jersey, et la mort de Kennedy n'a été documentée que par un témoin. Dans le cas du Concorde, c'est la multiplicité des témoignages qui étonne.

Vraiment? Urs Stahel, directeur du Fotomuseum de Winterthour, n'est guère surpris: «L'extrême visibilité dont vous me parlez est une conséquence de la mutation des techniques de prises de vue destinées au grand public. Aujourd'hui, chacun a un appareil photo ou une caméra de petites dimensions, doté d'une mise au point automatique, que l'on peut transporter partout et déclencher rapidement. La démocratisation est telle que le médium détermine de plus en plus l'image fixe ou animée, qui devient dès lors omniprésente. L'époque du vis-à-vis entre un seul événement et un seul observateur n'existe plus. Cette perspective classique a été remplacée par une prolifération des points de vue, qui est d'ailleurs en train de changer notre perception de la réalité. Il n'y a aujourd'hui plus un témoin, mais une multiplicité. Comme si nous n'étions plus à l'extérieur de l'image, mais à l'intérieur, et qu'on ne pouvait plus lui échapper».

D'un point de vue pratique, l'économie actuelle de l'image n'a pas échappé aux amateurs qui ont fixé sur pellicule le décollage tragique du Concorde. Le vidéaste occasionnel arrivé six minutes après le crash a vendu son document à TF1 au tarif de 1250 francs la seconde. Patrocinio Gonzales, l'épouse du routier espagnol, a vendu son film à la chaîne espagnole Antena3 pour un prix inconnu. Corbis/Sygma a mis le paquet pour acquérir les droits des photos de l'homme d'affaires japonais. Seul Andras Kisgergely, l'étudiant hongrois dont le cliché a fait le tour du monde, a été peu rétribué (environ 3000 francs semble-t-il) par l'agence Reuters, à laquelle il avait téléphoné peu après. Il aurait pu obtenir aisément plus de 100 000 francs s'il s'était adressé à un grand magazine. Mais Reuters n'a gardé les droits de son image qu'une semaine. Andras Kisgergely peut espérer gagner davantage avec les futures reproductions de son cliché.

Pour mémoire, Abraham Zapruder, le tailleur qui avait filmé en 8mm l'assassinat de Kennedy, avait vendu son film 150 000 dollars au magazine Life. Après sa mort, en 1975, sa famille avait racheté le document pour un million de dollars. Lorsqu'en 1992 le document a été déclaré propriété des Etats-Unis, les héritiers d'Abraham Zapruder ont demandé 18,5 millions de dollars à Washington. Ils en ont finalement obtenu trois.