Mobilisations

Tout évolue, mais pas la rue: pourquoi battre le pavé reste la clé de la mobilisation citoyenne

Marches contre les inégalités, pour le climat, manifestations anti-régime: en France, en Algérie, en Suisse et ailleurs, on se rassemble dans la rue. A l’ère du digital, pourquoi les pavés restent-ils le meilleur moyen de se faire entendre?

Le 8 mars, à Barcelone et à Madrid, c’est une marée violette de plus d’un demi-million de femmes qui a défilé contre les inégalités salariales. Le même jour, plusieurs millions d’Algériens unissaient leurs voix à travers leur pays contre la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. En Suisse, près de 22 000 collégiens et étudiants ont battu le pavé pour le climat le 18 janvier dernier. Et en France, même s’il se murmure que le mouvement faiblit, les «gilets jaunes» ont érigé les ronds-points en emblèmes de leur lutte. Pourtant, les militants se réunissent d’abord au sein de la sphère virtuelle: réseaux sociaux, groupes WhatsApp, newsletters ou encore pétitions forment autant de lieux de débat et de diffusion auxquels il serait possible de se cantonner. Pourquoi n’est-ce pas le cas?

Une forme de mobilisation routinière

Parmi les nombreuses raisons qui poussent l’être humain à se rassembler dans un espace concret, il y en a une qui, paradoxalement, a trait à la routine. «Depuis des décennies, on emploie les mêmes modes de participation. La manifestation est la forme emblématique du comportement politique non électoral. Elle a été tellement consolidée qu’elle est devenue presque naturelle», commente Marco Giugni, politologue et éditeur européen de la revue Mobilization: An International Journal.

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Pour ce spécialiste, une grosse action en ligne menée par un groupe de hackers aurait moins de chances d’être considérée comme sérieuse car ce type d’opération n’est pas encore entré dans les mœurs. «Derrière une mobilisation, il faut un message. Il serait difficile pour les institutions d’identifier un piratage informatique comme une revendication politique. Cela pose une question de légitimité de l’acteur.»

5000 sur les réseaux, ce n’est pas 5000 dans la rue

«Ce qui se passe en ligne est souvent plus du ressort des jeunes, alors que la rue nous rassemble tous. Quand tu penses au réchauffement climatique, c’est déprimant. Etre ensemble donne du courage», résume Fiona, étudiante en histoire de 22 ans. La jeune femme, habitante d’Etoy, sillonnera les rues lausannoises ce vendredi. La marche n’est donc pas seulement un outil stratégique.

«Il y a une dimension anthropologique à prendre en compte: ce n’est pas la même chose d’être 5000 à signer une pétition ou à se regrouper sur les réseaux sociaux, ou d’être 5000 dans la rue. L’être ensemble fait qu’il se passe quelque chose de plus. On a un répertoire d’action qui se complexifie, s’appuie sur des modalités nouvelles, mais on continue de marcher», analyse Danielle Tartakowsky, historienne française spécialiste des mouvements sociaux, qui a notamment cosigné l’ouvrage de sociologie politique La manifestation.

Les symboles, les images contribuent à une dimension identitaire

Marco Giugni, politologue

Création de mémoire collective

Manifester, étymologiquement, c’est se faire voir. Les manifestants s’habillent selon certains codes, les vêtements se parent de badges, parfois les corps sont peints. «Les symboles, les images contribuent à une dimension identitaire», relève Marco Giugni. Cet aspect de la manifestation a été largement exploré par la recherche en sciences sociales et cognitives: l’être humain se forge sa propre identité par rapport aux autres.

Participer à une marche, c’est donc aussi se définir individuellement au sein du réel, du visible. La rue ne se ferme pas comme une page web. Dans un article au titre évocateur – «La manifestation de rue comme production culturelle militante» –, l’ethnologue Serge Collet établit que les pancartes paraphées de slogans, les chants, les photos, les dégradations constituent des témoignages qui participent à la création d’une mémoire collective. Des vestiges qui peuvent d’ailleurs nourrir les plateformes virtuelles. «Et la manifestation est l’occasion d’une rencontre avec la Grande Histoire, d’une réécriture. Ce qui m’a frappée dans les premières semaines du mouvement des «gilets jaunes», c’est leur référence à 1968 et 1989, alors qu’il n’y a pas de points communs effectifs. Mais comme ils ne peuvent pas s’inscrire dans l’histoire des mouvements ouvriers de 1936 et 1946, ils se construisent un mythe», ajoute Danielle Tartakowsky.

La complémentarité des actions

Dans nos démocraties occidentales, le droit de vote est un argument souvent brandi par les détracteurs des mobilisations de rue. Or, il a peu de validité: «Ce sont les mêmes personnes qui soutiennent que les jeunes se fichent de la politique. Ce n’est pas vrai. Il y a une perte de confiance globale dans les institutions et on va s’exprimer par d’autres moyens, dont la rue. Mais ceux qui manifestent vont aussi mener des actions comme le boycott», détaille Marco Giugni.

Un exemple édifiant de cette complémentarité: Leïla Rölli – fondatrice du blog «En vert et contre tout» –, qui a lancé l’opération Papaille l’année dernière et s’est récemment distinguée par une tribune très relayée sur Facebook dénonçant le «craftwashing» (le marketing du «fait maison») du magasin Fooby, dernier-né de Coop. Oui, en plus de cela, la jeune femme marchera. «En soutien, pour discuter et sensibiliser», souligne-t-elle.

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