Le juge d'instruction Franck Guesdon, du Tribunal de Bonneville en Haute-Savoie, a reçu durant trois heures André Denis, le président de l'Association des familles des victimes du tunnel du Mont-Blanc, qui a perdu trois proches dans la catastrophe du 24 mars 1999. Un entretien positif pour André Denis, qui y voit la véritable «ouverture du dossier». Confidences au sortir de la rencontre.

Le Temps: Que sait-on sur les premières expertises?

André Denis: Le juge attend un rapport sur l'informatique du tunnel tout début septembre. Ainsi que deux autres rapports, l'un sur la ventilation et l'autre sur le poids lourd incriminé mi-septembre. Le rapport complet devrait être rendu avant la fin de l'année. C'est long, mais Franck Guesdon ne veut pas précipiter les experts, de crainte que les parties adverses lui reprochent ensuite d'avoir bâclé l'instruction. On sait déjà qu'un policier au-dessus de tout soupçon a rendu un rapport de 255 pages accablant. Il y aura visiblement des mises en examen dès septembre ou octobre.

– Quelles personnes risquent d'être mises en examen?

– On pense bien sûr à des responsables des deux sociétés d'exploitation, ATMB (autoroute et tunnel du Mont-Blanc) et SITMB (Société italienne du tunnel du Mont-Blanc). Ce n'est pas par hasard que le directeur général de la première, Bertrand Levy, a quitté son entreprise, le mois dernier. Il est officiellement muté avec une promotion dans le service public. Mais il a surtout été écarté pour ne pas faire tache dans l'entreprise au cas où il serait mis en examen. Les Italiens risquent aussi d'être inquiétés. Ils ont avoué à des experts parisiens que leur système informatique était en panne le jour du drame.

– Cette panne durait-elle depuis longtemps?

– «Depuis la veille» du drame, disent les Italiens. Mais j'ai répété au juge qu'il doit aussi s'intéresser aux précédents administrateurs des sociétés. Le tunnel a connu des incidents très révélateurs, en particulier en 1972 et 1990. Cette dernière date est le moment clé à partir duquel des décisions drastiques auraient dû être prises. C'était suffisamment grave pour ordonner une fermeture, et on n'a rien fait. Je pense aux anciens présidents, comme Edouard Balladur. Mais je trouve aussi que les membres des deux conseils d'administration (CA) avaient la mission de s'inquiéter et de mettre en garde, ce qu'ils n'ont visiblement pas assez fait. L'un, président de la Prévention routière en France, me répond qu'il ne représentait au CA que les assureurs, pas la prévention routière! En Suisse, Claude Haegi, administrateur lui aussi, se retranche derrière le devoir de réserve quand nous lui posons la question (Claude Haegi précise au Temps qu'un administrateur ne peut connaître et influencer toutes les procédures de sécurité de sa société, pas plus qu'il ne peut intervenir sur des normes fixées par les gouvernements concernés, n.d.l.r.).

– Etes-vous si écouté par le juge?

– Je pense que notre association a acquis une réelle légitimité auprès de la justice. C'est surtout grâce à nous que Franck Guesdon va obtenir au 1er septembre, l'aide d'un deuxième juge et qu'il va pouvoir se consacrer entièrement au dossier dès septembre. Il a pris du temps pour nous écouter et se faire préciser le préjudice de chacun, et ça nous rassure, après l'abandon dans lequel nous a laissés l'Etat français. Nous avons aussi fait un peu le «tri» des démarches légitimes et moins légitimes. Car si 32 membres des familles se sont portés partie civile (sur 39 victimes au total), il y aussi des syndicats du transport, des associations de défense de l'environnement ou des propriétaires de camions qui ne relèvent pas du réel mandat du juge.

– Est-ce que vous suivez la réhabilitation du tunnel?

– Oui et avec attention, car pour nous tous qui n'avons pas retrouvé les corps de nos proches, c'est un peu leur tombeau. Le respect s'impose, maintenant et dans le cadre de la sécurité future. C'est bien qu'un poste permanent de sécurité soit installé au milieu du tunnel. Le reste, ce sont des mesurettes face aux 4000 poids lourds qui reviendront quotidiennement. Il faut un deuxième boyau. Les doubles tunnels s'imposent désormais dans tous les nouveaux projets, pourquoi n'exige-t-on pas le doublement des anciens ouvrages?