Société

Ex-star du cirque Knie, «Siam» contemple désormais Paris de son œil de cristal

Né en Thaïlande, un éléphant romanesque a bourlingué de Calcutta à Rapperswil, provoqué un accident à Sion, joué au cinéma, enfanté quatorze rejetons avant de rejoindre le zoo de Vincennes et de trépasser à l'âge de 52 ans. Il vient d'être savamment naturalisé.

Pour le découvrir, il faut aller au Jardin des Plantes, entrer dans le Muséum national d'histoire naturelle, accéder à la Grande Galerie de l'évolution et filer jusqu'au bout du cortège d'animaux naturalisés, disposés comme les passagers de l'Arche de Noé. Là, impossible de le manquer. Il est gigantesque. Plus de trois mètres au garrot, des défenses – longues de deux mètres – qui se croisent à leur extrémité, comme un strabisme d'ivoire. Une tête superbe, au frontal de mammouth. Et des jambes élancées, des proportions équilibrées.

Siam pesait naguère sept tonnes, il n'en a gardé que quelques centaines de kilos. Ses yeux sont en cristal de Bohême. Son regard est toujours intimidant. «Il a le même coup d'œil que lorsqu'il s'apprêtait à nous jouer un mauvais tour…», a remarqué l'un de ses anciens gardiens, lorsque l'éléphant a pris place dans le muséum, voilà quelques semaines. Siam avait un caractère difficile.

Personne ne sait où et quand il est né. Les meilleures conjectures concluent à une venue au jour dans une forêt thaïlandaise, en 1945. Il est capturé, apprivoisé, puis utilisé comme animal de bât, pour transporter les troncs. Un marchand de bêtes exotiques repère l'adolescent de deux tonnes, le transbahute en Inde, vers un marché spécialisé dans le négoce des animaux sauvages.

Début 1956, à Rapperswil, les Knie sont à la recherche d'un éléphant d'Asie mâle, qui pourrait être un reproducteur autant qu'une attraction. Le cirque n'a alors que des pachydermes femelles. Rolf Knie remarque Siam dans un catalogue de photographies. Il passe commande.

A Calcutta, le jeune éléphant prend le bateau pour Gênes. Il est ensuite placé dans un wagon des CFF. Terminus Rapperswil: Siam débarque le 4 juin 1956 avec son mode d'emploi rédigé à même la peau. Entendez que les ordres auxquels il obéit, comme «Rangoo!» pour lever la trompe, ont été peints sur ses flancs.

L'animal est dressé pendant une année. Bon élève, il apprend le sabir des dresseurs d'éléphant, un mélange d'hindi, français, allemand et anglais. Rolf Knie, Rupert Bemmerl et Josef Hack métamorphosent l'ado en bête de cirque, prompt à soulever les poneys, à laisser une danseuse (Maya Grey, l'épouse du dompteur Rupert Bemmerl) esquisser un pas de deux sur ses défenses, à saluer la foule, voire à transporter les gosses sur son dos, avant les représentations.

Vif, intelligent, Siam grandit aussi très vite. Adulte, il atteint 3,25 mètres au garrot, une dimension hors normes pour un éléphant d'Asie. Il commence surtout à s'intéresser aux éléphantes. En période de «musht» («extase» en sanskrit), lorsque ses glandes sécrètent un liquide épais, un mâle n'est jamais commode. L'animal voit en ses gardiens des concurrents potentiels. En chaleur, et il l'est souvent, longtemps, au point d'être quasi priapique, Siam est agressif. Il balance des coups de trompe, envoie valdinguer au loin plus d'un malheureux soigneur. Sûr de sa force, le mastodonte n'a peur de rien. A une exception près. Comme dans les histoires que l'on raconte aux gosses, il a une trouille bleue des souris.

A l'automne 1963, Siam a 18 ans. Il est le père du premier éléphant né au cirque Knie (l'étalon aux petites oreilles engendrera au total quatorze éléphanteaux, presque tous de mères différentes). Il fait halte, comme le reste de la troupe, à Sion. Le samedi 26 octobre, un gardien prépare le mâle pour la promenade matinale avec les enfants. Soudain, Siam devient fou furieux. Avec sa trompe, il empoigne le gardien, un Allemand de 25 ans, le jette contre une roulotte, puis lui transperce le corps avec une défense. Un dompteur, heureusement dans les parages, hurle: «Siam! Lift!» Dans l'instant, l'éléphant s'immobilise, et lève la patte. Une ambulance emporte le blessé grave à l'hôpital. Le jeune Allemand s'en tirera, mais, traumatisé, jamais il ne voudra revenir au cirque Knie. Le lendemain, les journaux publieront des photos du délinquant, les fers aux pattes, l'air angélique.

C'est la deuxième fois en quelques jours que la bobine de Siam apparaît dans la presse. Le 17 octobre 1963, à Lausanne, le pachyderme avait aidé à l'abattage de quelques arbres du côté de Vidy, sur le chantier de l'Exposition nationale. La Feuille d'Avis décrivait alors Siam comme «un brave éléphant zélé». Tu parles.

L'accident de Sion pousse à bout la patience de Rolf Knie, qui vend Siam au zoo de Vincennes. Avant de rallier le jardin zoologique, l'éléphant fait un détour sur le tournage d'un film. Pierre Etaix est venu aux représentations du cirque Knie à Lausanne. Le clown-cinéaste, ancien assistant de Jacques Tati, est à la recherche d'un éléphant pour son nouveau film, Yoyo. Affaire conclue. A l'été 1964, Rupert Bemmerl prend une dernière fois la route avec Siam, direction Paris, puis le lieu de tournage dans les Yvelines.

Le film – dans lequel Siam tient un rôle important – sort au printemps 1965, sans hélas beaucoup de succès. L'éléphant est déjà dans son enclos du zoo de Vincennes. Il y restera jusqu'à sa mort, le 24 septembre 1997, des suites d'une infection plantaire. Il avait 52 ans. Chris Krenger, ex-responsable de la communication de Knie, collaborateur du cirque depuis le début des années 60, se souvient d'être allé au zoo plusieurs fois pour voir Siam, parfois en compagnie de Rolf Knie. De part et d'autre du fossé de béton, les anciens collaborateurs se parlaient, se faisaient des signes. Mémoire de Siam, mémoire d'éléphant.

Après avoir été euthanasié, celui qui était surnommé sur le tard le «gros», ou le «vieux pacha», est dépouillé par des tanneurs. Des taxidermistes prennent à grand-peine les côtes de l'animal. Dix personnes travaillent une journée entière pour préserver au mieux la peau de 600 kg. Les 60 m2 sont ensuite tannés, dégraissés, amincis pour prendre place dans un gros congélateur, où la peau attend trois ans.

Les taxidermistes du Muséum d'histoire naturelle modèlent d'abord une maquette au 1/15e pour définir l'allure générale du spécimen. Puis un mannequin grandeur nature est réalisé en bois, résine et polystyrène. Pour éviter que les 80 kg des défenses de Siam ne déstabilisent la structure, des contrepoids sont installés à l'arrière et dans les pattes. Des fils électriques restituent le tracé des veines apparentes. De la peinture et des empreintes redonnent sa texture originelle à la peau. Celle-ci, fixée par un millier d'épingles au mannequin, sèche pendant des semaines avant d'être cousue avec du fil de lin.

A ses pieds, au muséum, Siam a désormais une petite télévision, qui passe en boucle un résumé de sa «Vie de roman». Après avoir pris place dans un siège, le visiteur découvre les numéros de cirque, les extraits du film Yoyo, les années au zoo. Pour autant, le visiteur ne cesse de jeter des coups d'œil à la masse fantastique qui le domine et le fixe du regard, là-haut dans la pénombre.

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