Les voyeurs seront déçus. Même si le voyeurisme est au cœur du treizième et dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut (EWS, littéralement, Les yeux grands fermés), terminé quelques jours avant sa mort, le 7 mars, et sorti vendredi aux Etats-Unis. Le mystère ayant entouré le tournage et la production de cet opus, que certains s'acharneront à vouloir interpréter comme l'œuvre testamentaire du maître, avait engendré une vague de rumeurs sans précédent, au délicieux parfum de scandale, faisant de ce film l'un des événements cinématographiques les plus attendus de l'année.

Intox sur toute la ligne. Non, Tom Cruise et Nicole Kidman, mari et femme à la ville comme à l'écran, ne s'adonnent pas à de tumultueux ébats devant les caméras. Non, Tom Cruise n'y incarne pas un nécrophile, encore moins une drag-queen. Non, les deux époux ne se trompent pas à tout va avec leurs patients respectifs. Oui, il y a bien une scène d'orgie, au milieu du film. Mais sa mise en scène, proche du rituel satanique d'une messe noire, est loin d'avoir la charge érotique que les ragots lui prêtaient.

En fait, EWS est tout sauf un film érotique. La seule scène quelque peu sensuelle, où l'on aperçoit dans un miroir le reflet d'une étreinte passionnée, tourne rapidement court, laissant la place à un écran parfaitement noir.

La trame, fidèle à la nouvelle d'Arthur Schnitzel Rien qu'un rêve, raconte le trouble d'un jeune médecin, Bill (Tom Cruise), après que sa femme, Alice (Nicole Kidman), lui a avoué ses fantasmes érotiques avec un officier entr'aperçu dans le hall d'un hôtel un an plus tôt. Pour une seule nuit d'amour avec cet homme, elle aurait tout lâché, famille, enfant, mari. Commence alors pour Bill, profondément secoué par ces révélations d'adultère mental, une longue errance nocturne, faite de tentations érotiques, souvent triviales, parfois surréelles, mais toujours inextricablement liées à un danger mortel auquel il échappe par des interventions extérieures, un coup de fil impromptu (deux fois), l'intercession d'une jeune femme qui risquera sa vie à sa place. Le tout dans une ambiance onirique, quand elle n'est pas cauchemardesque, voire franchement carnavalesque au propre comme au figuré. Le point d'orgue étant sans doute atteint lors de la scène de l'orgie, où des couples affublés de masques vénitiens se prêtent à une gestuelle érotique proche de la caricature devant une foule de personnages camouflés derrière leurs masques et leurs longues capes noires. Bill y assiste en voyeur distant, ajoutant à l'irréalité de l'ensemble. Il s'interrogera du reste plus tard sur la réalité de ses expériences, quand sa femme lui racontera le rêve fait cette nuit-là, dans lequel elle faisait l'amour avec des «tas d'hommes» devant une foule d'inconnus. «Ce n'est qu'un rêve», lui susurre alors Bill, ébranlé dans ses propres certitudes.

Il tentera en vain de retrouver dans la seconde partie du film chacune des apparitions de la veille. Leur absence, ou leur mort, rendra impossible tout ancrage dans la réalité. Jusqu'à la séquence explicative (absente de la nouvelle de Schnitzler) où l'un des participants à l'orgie et ami de Bill (Sydney Pollack) réduira le rituel orgiaque de la veille à une simple mise en scène. Le héros, fatigué et désorienté, décide alors de raconter son expédition fantasmatique à sa femme, bouleversée et bouleversante. Le film se termine sur une scène déconcertante, dans laquelle le couple tente de recoller les morceaux éclatés d'une union qu'il avait crue inébranlable.

Comme les autres films de Kubrick, EWS reste inclassable. Conte moral? Parodie de l'amour et du mariage? Thriller sexuel? Après tant d'interrogations sur l'origine de l'humanité, l'évolution de l'espèce, la face noire de la nature humaine, le maître voulait-il vraiment laisser pour tout message testamentaire qu'il n'y a point de salut hors des liens sacrés du mariage? Eros et Thanatos, en version puritaine? Les inconditionnels ne peuvent y croire, préférant occulter la dernière scène, à l'instar du critique du Chicago Sun Times, pour préserver à l'œuvre tout son mystère. Car le malaise est général, tant cette séquence finale laisse perplexe.

A peine sorti, EWS a déchaîné la polémique aux Etats-Unis, entre ceux qui crient au génie et ceux qui n'en finissent pas de dire leur déception. Fait rare, le New York Times s'est fendu de deux très longs articles coup sur coup, vendredi et samedi à la une de son cahier «Arts». Le premier encense cet «ajout envoûtant» à la filmographie de Kubrick, «brillamment provocateur en guise d'épitaphe», alors que le second taxe EWS de «mauvais pas malheureux au terme d'une carrière éblouissante». Le New Post y voit un «plaisir pour les yeux mais une déception quand même», quand le Los Angeles Times parle de film «mi-brillant, mi-banal».

Mais l'ambiguïté n'est-elle pas au fond la marque traditionnelle de chacun des films de Kubrick, tous devenus des classiques au fil des ans, en dépit ou à cause de la controverse suscitée à leur sortie. EWS ne ferait ainsi pas exception à la règle. Reste ces images obsédantes, qui reviennent hanter la mémoire, comme celles qui tenaillent Bill, se repassant en boucle le film des étreintes jamais vécues de sa femme et de l'officier entrevu, et qui font naître une seule urgence chez le spectateur: revoir encore EWS, les yeux grands ouverts.