Portrait

Fabienne Sintes, fréquence monde

Après avoir réveillé le pays pendant quatre ans, la voix la plus assurée et rassurante de la radio française a basculé à l’heure de l’apéro. Et c’est encore plus savoureux

A l’époque des fake news ou prétendues telles, enfonçons une porte ouverte que personne n’osera venir contester: une bonne journaliste radio, c’est d’abord une voix. Celle de Fabienne Sintes est chaude, un peu métallique aussi. Elle harponne l’auditeur sur le champ: aucune hésitation dans son flot de paroles, un débit rapide sans être excessif, pas de «heu…» à rallonge ou «hmm hmm» d’approbation parasite qui donne envie de zapper. Une raison suffisante pour la rencontrer près de la Maison de la radio, dans le 16e arrondissement de Paris.

Fringuée chic et sport, elle arrive à moto BMW blanc lunaire old school. Sous le casque, des cheveux argentés à reflets noirs 100% naturels, splendides, qu’on dirait empruntés à un glacier islandais (appelons ça notre instant Julien Doré). Un moment idéal, aussi, pour mettre fin au mystère sur son nom de famille: on ne met pas d’accent sur le «e», mais on le prononce «sintesse». Appelons ça l’instant lacanien: elle est davantage synthèse que sainte et ça tombe bien, la première vertu est bien plus utile que la seconde dans son métier.

Le fantasme des stagiaires

Fabienne Sintes anime Un Jour dans le monde du lundi au jeudi, sur France Inter, à partir de 18h. Vu qu’elle aborde un tas de sujets qu’elle semble maîtriser sans hésiter, on imagine une armée de petites mains qui lui préparent ses fiches pour éviter le flagrant délit d’ignorance. Ça la fait franchement marrer: «Mais tu rigoles, ça n’existe nulle part les armées de stagiaires, faut arrêter avec ce fantasme. On est quatre pour tout préparer, et franchement, je suis loin de tout maîtriser. L’idée, c’est juste de faire le lien et d’expliquer aux gens. Et ma chance, vu qu’il y a des trucs qui m’échappent, c’est d’en apprendre davantage grâce aux questions que je pose à mes invités.» On maintient: le fil se déroule bien plus facilement qu’ailleurs, mais elle confesse des invités parfois mal choisis et des interviews galères qu’il faut étirer pour respecter le cadre horaire. Elle a une expression pour ça: «Sors les avirons, Pocahontas!» un joli synonyme pour «ramer».

On ne l’accusera pas ici de parisianisme aigu, un syndrome un peu trop répandu dans la presse française. Elle a commencé sa formation dans les antennes locales de Radio France en 1992: trois ans de «planning», au gré des congés maladies ou maternité, à débarquer dans un village sans connaître le nom du maire mais avec l’antenne à assurer fissa. Formateur à une époque sans Internet, mais avec des dépêches papier au kilomètre… Puis trois ans à plein-temps en Lorraine, «avec une proximité à la fois géniale et impitoyable. Les gens t’écoutaient et n’hésitaient pas à venir sur le pas de ta porte quand tu racontais des conneries.» Elle jure avoir voulu faire ce métier depuis le CM2 pour pouvoir raconter des histoires. Une vocation validée par un de ses profs en école de journalisme, qui avait flingué un de ses papiers d’un lapidaire «tu écris comme tu parles».

Trump, encore et toujours

La radio depuis toujours, donc, et aujourd’hui Un Jour dans le monde. Justement, il ne s’en passe plus un sans qu’on parle de Donald Trump et de ses dérapages. Fabienne Sintes a vécu six ans comme correspondante outre-Atlantique, de 2007 à 2013. Comme tout le monde, elle n’a pas vu arriver le choc de l’élection de novembre 2016. En revanche, elle avait bien identifié la haine anti-Hillary Clinton: «Il n’y a qu’elle qui ne l’a pas sentie, je crois. Je suis restée marquée par une militante démocrate qui m’avait dit: «Quand elle parle, j’ai l’impression d’entendre des ongles sur un tableau noir…»

Trump, «l’enfant naturel» de Barack Obama, ce dernier ayant finalement échoué dans sa mission de président rassembleur. Trump, qu’on pourrait bien subir quatre ans de plus car tout sauf mort d’un point de vue électoral. Ça ne la choque pas plus que ça: elle a appris à connaître les Américains sans le prisme de son éducation à la française, seule option possible quand on passe six ans dans ce drôle d’univers. «Je les ai adorés, même si j’avais parfois envie d’en prendre un pour taper sur l’autre. Parce qu’ils sont fondamentalement gentils, généreux, attachants.» Et parce qu’elle a bien aimé les small talks, ces conversations d’ascenseur ou de supermarché, «où tu apprends tout ou presque de la vie de ton voisin en trois minutes. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils fonctionnent comme nous, et ils ne sont pas aussi manichéens qu’ils en ont l’air».

Vous avez dit vie sociale…

Depuis septembre dernier, elle accompagne ses auditeurs à la sortie de leur travail ou dans leur cuisine. Les quatre années précédentes, c’était plus dans leur salle de bains, pour une matinale exigeante: réveil quotidien à 2h30, et sieste de trois heures l’après-midi. Un rythme de vie sympa pour la vie sociale? «La quoi? Tu n’as plus de vie sociale avec ces horaires-là, même si les copains essaient de s’organiser en fonction de toi. Je menais une vie d’ascète: pas de déjeuner parce que j’avais sieste à 13h, et pas de petit verre le soir pour éviter le décalage.»

Une discipline obligatoire dans un monde devenu ultraconcurrentiel, même pour le service public. Pour preuve l’agressivité inédite d’Europe 1, qui a débauché plusieurs pointures de Radio France l’été dernier, sans grand résultat pour l’instant. Les audiences radio sont désormais primordiales en France, et la fragilité de l’instant plus forte que jamais: «Le monde a changé, les habitudes de consommation aussi, journalisme compris: un auditeur, tu le perds en cinq minutes, et tu mets cinq ans pour le récupérer.»


Profil

1969: Naissance à Paris.

1992: Entre à Radio France.

2007: Correspondante aux Etats-Unis pour France Inter, jusqu’en 2013.

2013: Reprend la matinale de France Info.

2017: Reprend la tranche 18-20h de France Inter.

Publicité