En préambule, il y a cette sorte de roue de la fortune à l’intention des scolaires. Il s’agit de la tourner et selon le pays où se fige la flèche, sera tendu à chacun·e un (faux) passeport turc, ivoirien, italien, polonais, irakien ou suisse. L’élève apprend ainsi à la lecture du document que s’il est Ivoirien son espérance de vie est de 58 ans et qu’il pourra voyager dans 52 pays sans visa (contre respectivement 84 et 155 pour un Suisse), que son taux d’accès à l’école est de 67% en naissant Irakienne, et que ses parents turcs devront justifier d’une solide qualification pour prétendre vivre en Suisse.

«Selon le passeport, les chances à la naissance ne sont évidemment pas les mêmes, la vie ressemble en quelque sorte à une loterie, d’où la parabole de la roue», relève Anne Kristol. Cette anthropologue de l’Université de Neuchâtel est la commissaire de l’exposition Naturalisation. Immersion dans la fabrique des Suisse·sse·s que l’on peut voir jusqu’au 16 octobre au Musée gruérien de Bulle. En mêlant habilement reconstitutions, documentation ethnographique et photographies, l’exposition permet de découvrir sur quels critères on peut devenir Suisse et qui en décide.

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Bulle, tout un symbole

Elle donne surtout à vivre au public l’expérience des candidat·es à la naturalisation. Le choix de la ville de Bulle n’est pas le fait du hasard. «Nous sommes ici dans une Suisse profonde au patrimoine traditionnel très riche. Dans le même temps, il y a cette donnée étonnante: la ville compte 41% d’étrangers tandis que le taux à l’échelle nationale est de 25%», indique Anne Kristol. Elle poursuit: «Une explication à cela: la politique suisse en matière d’accès à la nationalité est particulièrement restrictive. Nous pointons au 41e rang sur 56 pays d’Europe et de l’OCDE.» La procédure est en effet à la fois onéreuse (de 500 à 3000 francs), longue et complexe car elle implique les autorités communales, cantonales et fédérales.

Les détenteurs d’un permis C doivent justifier d’une durée de résidence de dix années pour entamer une procédure dite ordinaire, le double de ce qui se pratique dans beaucoup de pays dont la France, les Etats-Unis ou les Pays-Bas. Il faut compter ensuite un minimum de dix-huit mois à partir du dépôt de la demande. Dans le cadre de la naturalisation facilitée dite par mariage, il faut justifier de cinq ans de résidence et trois ans d’union avec un·e Suisse·sse. Concernant la naturalisation facilitée pour la troisième génération, les critères sont nombreux et pour le moins exigeants. Selon le Secrétariat d’Etat aux migrations, il y a eu 37 647 naturalisations en 2021, contre 35 191 en 2020 et 42 050 en 2019. Un pic a été observé en 2017 avec 46 060 naturalisations. Le canton de Fribourg a naturalisé 586 personnes en 2020. «Dans la pratique, il y a en fait peu de décisions négatives mais beaucoup de procédures interrompues ou abandonnées en cours de route», avance Anne Kristol.

La fondue par le menu

La scénographie de l’exposition reflète ce parcours du combattant qui attend le candidat: elle est oppressante, austère et labyrinthique. Effet voulu pour signifier la rudesse de la procédure. Une série d’étroits passages butent sur des rideaux noirs. Des écriteaux avisent que vous êtes d’emblée recalés si vous avez été sous le coup d’une condamnation au cours des cinq dernières années et/ou s’il y a actuellement une procédure pénale contre vous. Idem si au test de français vous n’avez pas obtenu le niveau B1 à l’oral et le niveau A2 à l’écrit. Dans le cas contraire, vous pouvez franchir le rideau noir. On tombe alors sur un mobilier pour le moins terne et très administratif, chaises, tables, casiers et des photos d’un pan de mur de la salle d’attente du service des naturalisations à Fribourg, un formulaire qui présente les étapes de la procédure et une caméra de surveillance braquée sur… soi. Une salle des auditions est reconstituée avec en fond sonore la litanie des questions posées aux candidats.

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Elles tournent essentiellement autour de la vie quotidienne et des symboles de la suissitude. Florilège. Qu’avez-vous l’intention d’apporter à la Suisse? Quel jour a lieu le marché de Bulle? Qu’est-ce que Noël? Pouvez-vous citer les pays limitrophes de la Suisse? Qui élit le Conseil fédéral? De quoi est composée la fondue moitié-moitié? Qui est le préfet du district? Combien d’habitants en Suisse? Qu’est-ce que la Corrida bulloise? Etes-vous membre de sociétés, d’associations? Connaissez-vous deux représentants fribourgeois du pouvoir législatif fédéral? Peut-on faire du ski en Gruyère? Pouvez-vous citer le nom d’un conseiller fédéral?

Surtout ne pas bouger

Dans une galerie, une série de portraits de membres des commissions de naturalisation. Elles ont été prises par le photographe Francesco Ragusa, lui-même naturalisé en 2016. Il se souvient de la réception de son passeport: «On était une centaine dans une salle à Bulle et on nous a souhaité la bienvenue en Suisse. Assez drôle pour moi qui suis né ici.» Il a entamé un travail photographique à ce sujet, a procédé lentement «parce que ma naturalisation a été lente». «Pour les portraits, je voulais que les membres de la commission ne bougent pas car, à moi, on m’a dit de ne pas bouger pendant la procédure. Restez là! Regardez-moi! J’ai fait pareil avec eux.»

On n’aime pas trop ceux qui sortent du lot, les exceptions sont Roger Federer, Guillaume Tell et la Garde suisse à Rome

Les motivations de ces «décideurs» apparaissent sur des écriteaux: «J’étais curieux de savoir comment on décide qui est suffisamment digne de devenir Suisse.» «Je voulais participer à la vie de la collectivité.» «Ça m’intéressait parce que je suis aussi naturalisé.» «J’ai habité Londres et j’ai vu comment on n’était pas très bien traité, rien que pour obtenir un permis de travail, je me suis dit que je pourrais ici arriver à changer un peu les choses.»

Leur définition de la suissitude? «Le sérieux, le travail, le respect, l’honnêteté.» «L’organisation, la sécurité.» «Ce sont ceux qui sont là, Chinois, Thaïlandais, Argentins ou Canadiens mais qui bossent comme un Suisse, ça c’est être Suisse.» «On n’aime pas trop ceux qui sortent du lot, les exceptions sont Roger Federer, Guillaume Tell et la Garde suisse à Rome.»

Un rempart contre les discriminations?

Le visiteur apprend durant le parcours que la naturalisation peut être supprimée jusqu’à huit ans après son octroi. C’est le cas si l’on attente à la sécurité du pays, en se rendant notamment coupable de propagande terroriste. Dans le cadre aussi d’une séparation ou d’un divorce, deux ans après la naturalisation, qui débouche sur l’ouverture d’une enquête. Un Suisse naturalisé est-il pour autant un Suisse comme un autre? Le passeport à croix blanche ne change pas forcément la situation et ne serait pas un rempart contre les discriminations. Exemple: par rapport aux jeunes ayant un nom suisse, les Helvètes d’origine kosovare doivent envoyer 40% de candidatures en plus pour être conviés à un premier entretien d’embauche.

«Naturalisation. Immersion dans la fabrique des Suisse·sse·s» au Musée gruérien de Bulle. Jusqu’au 16 octobre 2022. Musee-gruerien.ch