Comment un amoureux du silence de la nature, un montagnard hédoniste et volontiers illuminé tel que Reinhold Messner, a-t-il pu provoquer l'un des plus grands débats médiatiques des années 80? La réponse tient en un mot, et c'est sans doute ce qui lui vaut aujourd'hui le mépris des bien-pensants attachés au concret: le yeti. L'abominable homme des neiges, la grosse bête de Tintin au Tibet, le géant sur deux pattes mi-homme, mi-bête dont l'existence peuple les croyances des populations des vallées de l'Himalaya depuis des milliers d'années.

Reinhold Messner pensait l'avoir rencontré un jour de 1986. «J'ai commis l'erreur d'en parler. L'ampleur qu'a prise l'affaire m'a dépassé», dira-t-il. Cette rencontre impromptue, suivie de plusieurs voyages en Asie pour mener l'enquête, aurait pu donner naissance à un film de série B hollywoodien mal ficelé. Quatorze ans après, ces périples débouchent au contraire sur un livre passionnant, Yeti, du mythe à la réalité *, une aventure qui se lit comme un récit de voyage de Nicolas Bouvier.

L'histoire étonnante de Reinhold Messner et du yeti commence un soir de juillet 1986. En voyage dans une vallée perdue de l'Himalaya, l'alpiniste italien y croise au crépuscule une créature effrayante qui lui rappelle les récits colportés par les sherpas sur le yeti. Une sorte de grand ours brun sifflant et menaçant, soudain disparu derrière un rocher. Une rencontre furtive qui n'aurait sans doute pas fait grand bruit si Messner n'avait été l'un des plus grands alpinistes de tous les temps. Barbu, petit, le verbe haut et le discours franc, ce Tyrolien alors âgé de 42 ans fait figure de trublion dans le milieu de l'alpinisme où la discrétion règne. Premier homme à avoir escaladé un sommet de 8000 mètres en solo, premier alpiniste à avoir accroché à son tableau l'escalade des quatorze 8000 de la planète, il exprime haut ses convictions: «Je me méfie des aventuriers qui ont le goût du sacrifice […]. La montagne est plus affaire d'égoïsme que de courage.» Et il sait ce que cela signifie: en 1980, il a ouvert une brèche en vainquant l'Everest seul et sans oxygène. En plein cœur de la mousson, à une époque où aucune expédition ni le moindre secours ne sont installés sur la pente. Lors de son premier bivouac, il partage le thé avec un compagnon imaginaire. Lors du second, il manque de disparaître dans une crevasse.

Messner ne craint rien. Depuis qu'il a été amputé de six orteils en 1970, après l'escalade de son premier 8000, il répète à l'envi que «l'homme doit absolument utiliser ses pieds». Mû par le besoin de connaître le genre de bête qu'il a croisée en ce soir de juillet 1986, motivé par une quête de vérité prétexte à une grande aventure, le découvreur s'empresse donc d'enfiler ses souliers pour visiter les régions les plus reculées sur les traces du yeti. Inconscient? Curieux, plutôt, et en quête d'aventures aussi grisantes que celles

vécues par d'autres grands alpinistes avant lui – dont le célèbre Edmund Hillary – préoccupés eux aussi par cet improbable bête aux pieds velus.

Davantage que l'enquête sur l'existence du yeti, c'est cette aventure de près de dix ans qui fait le sel de ce récit. Du Népal au Bhoutan, du Ladakh au Baltistan, des régions les plus reculées du Tibet oriental à celles du nord de l'Inde, Messner visite les monastères retirés, rencontre des peuplades montagnardes dont il raconte le quotidien et les croyances avec un talent d'écrivain qu'il a déjà exprimé dans d'autres livres d'aventures. «Certains biologistes, écrit-il, se demandent si des pistes complètement différentes ouvriraient de nouvelles perspectives sur le mystère de l'origine de l'homme. C'est à cause de cette insatisfaction que la légende du yeti a reçu un tel écho en Occident. En d'autres termes, si la légende a ravivé notre curiosité pour le passé, pour les peuples de l'Himalaya, elle appartient à la réalité quotidienne. Là-bas, le yeti est une présence. On adore parler de cet animal qui a l'habitude de se servir dans les caisses de vivres, à moins de 300 mètres des bivouacs et des campements.»

Yeti, du mythe à la réalité est aussi un véritable petit manuel d'histoire, vivant et bien documenté. En partageant son quotidien, Messner ne peut s'empêcher de rompre une lance en faveur du peuple tibétain et de ses rapports avec la Chine. Il remonte aussi les traces historiques de la légende du yeti, tour à tour cadavre d'aspect humain retrouvé congelé dans un frigo du Minnesota, créature mi-homme, mi-bête perdue en pleine faune sauvage dans les zones montagneuses de la Sibérie et du Caucase, ou encore relique de l'ère des néandertaliens dans d'autres régions du monde.

Entre deux digressions et deux repas au beurre de yack, en 1988 dans le Ladakh, l'alpiniste croit même une nouvelle fois rencontrer le yeti. Au crépuscule, deux bêtes surgissent à la lisière d'une forêt. Elles s'accroupissent un moment, mais bondissent en arrière dans le sous-bois quand il veut les prendre en photo. Le résultat – une image complètement floue – attisera encore la polémique en Occident, où sa traque du yeti passe parfois pour une obsession de doux illuminé. Mais Reinhold Messner ne se laisse pas démonter. Il cherche moins des réponses à ses questions qu'un moyen de partir sac au dos à la découverte de contrées éloignées. Et, comme pour éviter de démolir cette légende à laquelle il n'a pas envie de renoncer, il conclut son récit par ce simple constat tout en nuances: «Le mythe du yeti survivra aussi longtemps que les populations de l'Himalaya croiront qu'il est davantage qu'un simple animal. La fable apporte une réponse aux désirs et aux rêves comme aux peurs. Elle donne vie à une créature redoutable dotée de pouvoirs supérieurs.»

Yeti, du mythe à la réalité, Reinhold Messner, 215 pages, Ed. Glénat.