Le facekini, l’autre visage des nageuses chinoises

Plages Pour se protéger des UV, une Chine vieillissante a choisi de dissimuler son visage sous une cagoule

Pas de quoi pour autant prophétiser l’invasion des baigneuses masquées

On a déploré l’effet saucissonnant du trikini, surgi des errements modeux du début des années 2000. On a décrié le burkini, pour ce que ce costume de bain intégral dit de la condition des femmes. On s’enthousiasme aujourd’hui, dans la presse internationale et sur les réseaux sociaux, pour le facekini, avatar néologique issu de la contraction des mots «face» (visage en anglais) et «bikini».

Depuis une dizaine d’années, ses propriétés bénéfiques séduisent de plus en plus de Chinoises, qui n’hésitent pas à enfiler cette cagoule en nylon ou en acrylique pour préserver leur visage pâle. Cachez cette crème solaire qu’on ne saurait plus voir, dissimulez les lunettes noires, rangez la capeline. Sous le soleil de Chine, les accessoires qui accompagnent traditionnellement le coquillage et le crustacé n’ont plus la cote. C’est le facekini, ce masque aux faux airs de cagoule de lucha libre, à dénicher pour une vingtaine de yuans dans les boutiques de plage, qui assure aux Chinoises un été plus blanc que blanc.

Souvent associé à une combinaison de bain, il est plébiscité par certaines femmes d’âge plutôt mûr sur les plages de Qindgao, ancienne colonie allemande et station balnéaire prisée de la province de Shandong, sur la côte orientale du pays. Les seniors y cultivent la pensée très dix­-neuvièmiste selon laquelle une peau bronzée est synonyme de labeur agricole et de dénuement. Les femmes lui préfèrent un teint clair, quitte à traverser la plage dans un accoutrement qui frôle celui du superhéros, rappelle la Pussy Riot et convoque le catch mexicain.

Flashées par Fred Dufour et diffusées sur les réseaux sociaux, les facekineuses – ­devrait-­on dire facekinistas? – font aujourd’hui parler d’elles. «Après presque un an en Chine, j’ai voulu voir quelles étaient les habitudes vestimentaires des vacanciers sur la côte en été. J’avais déjà entendu parler des facekinis», explique le photographe de l’AFP installé à Pékin. «J’ai utilisé un flash, dont je ne me sers d’ordinaire jamais, pour donner un éclairage différent. Cela permet de mettre en valeur la personne, et de l’isoler des centaines d’autres baigneurs sur la photo», qui eux arborent le même costume que ceux que l’on rencontre dans nos piscines municipales.

«Les sujets, exclusivement féminins, étaient tous d’un certain âge, et n’avaient pas forcément envie d’être photographiés: les Chinois d’âge mûr sont assez pudiques en général. Dans ma série, la personne la plus jeune avait 40 ans, et je n’ai croisé qu’une seule petite fille avec un facekini. Elle était avec sa grand-­mère. Sur la plage, tous les jeunes étaient en maillot, complètement décomplexés par rapport à la génération de leurs aînés, qui craint d’avoir le teint hâlé», remarque encore le photographe. «Pendant mon reportage, les dames en combinaison et en facekini apparaissaient au compte-gouttes sur le sable, note encore le photographe. Pourtant, personne ne s’offusquait de leur accoutrement. Personne ne les scrutait alors qu’elles traversaient la plage, et j’étais le seul à les photographier. Le facekini n’a rien d’un phénomène de mode, c’est un accessoire utilitaire contre l’exposition prolongée au soleil et les piqûres de méduse.»

Le phénomène se limite d’ailleurs à la ville de Qindgao et à ses plages, et pour cause: c’est là que vit sa créatrice. Zhang Shifan, 59 ans, confectionne depuis 2004 ces cagoules waterproof sur une vieille machine à coudre. Des modèles unis, d’abord, que rejoignent des designs plus colorés: c’est pour ne plus effrayer les enfants que la créatrice opte pour des imprimés vifs, inspirés par les personnages de l’opéra de Pékin. L’année passée, Zhang Shifan a écoulé plus de 30 000 «nílóng fángshài tóutào», leur appellation d’origine. Elle est désormais copiée: «Je ne veux pas acheter de facekinis aux vendeurs de rue, confiait une de ses clientes au quotidien anglais The Guardian. J’ai peur que ce soit de la contrefaçon.»

La performance, en regard des 1300 millions de Chinois, est dérisoire. Mais, incontestablement, le facekini fait du bruit: voilà deux saisons estivales que les médias occidentaux murmurent le nom de cet étrange masque qui couvre le visage à l’exception des yeux, de la bouche et du bout du nez.

En août 2014, la photographe Alexandra Utzmann réalisait pour le magazine CR Fashion Book, créé par Carine Roitfeld, une série mode de huit clichés et autant de face­kinis accessoirisant les maillots d’Alexander Wang, de Gucci ou d’Emporio Armani.

Propulsé des plages de Chine aux podiums parisiens, porté par de jeunes femmes sveltes et sensuelles, décliné sur papier glacé, le facekini acquiert une esthétique sulfureuse que la retraitée chinoise ne lui connaît pas. Même si cet objet aquatique se veut de plus en plus mode, si on l’associe au choix à une bouée pneumatique ou à un gilet de sauvetage, et si les clientes de Zhang Shifan lui commandent des modèles imprimés léopard, en Chine, le facekini n’excède pas son statut d’objet pratique. Il constitue, au royaume des masques et dans l’Empire du Milieu, une exception significative: il ne répond à aucun impératif religieux, ne revendique pas un excès criminel de liberté, ne trahit pas une perte de maîtrise. Si l’on parle de cette chinoiserie, on ne s’est jamais aussi peu offusqué de voir une femme avancer masquée. C’est peut­-être la force de cette pièce de tissu, plus que celle du nombre.

Cependant, il y a fort à parier que le facekini perdrait ce statut d’exception en échouant sur les plages occidentales: importée aux Etats-Unis, la cagoule fait un plouf. Sous nos longitudes, on superposerait vite à ce masque dont le ridicule ne tue manifestement pas des images controversées, qui feraient crier au loup les partisans de l’égalité des sexes et ceux de la laïcité. Le tout noyé sous les railleries des baigneurs facétieux…

«Ce n’est pas un phénomène de mode. C’est un accessoire qui protège du soleil et des piqûres de méduse»